« Valeur Ajoutée » Ivan Argote et Pauline Bastard

La galerie Hamish Morrison a confié l’espace du bureau à deux jeunes artistes français formés à Ecole Nationale Supérieure des Beaux Arts de Paris, Pauline Bastard et Iván Argote.

Ivan Argote ©Hamish Morrison Galerie

Pauline Bastard (F, *1982) s’intéresse au type de relation qui existe entre l’objet quotidien et l’œuvre d’art. Elle part du principe que l’objet n’existe que parce qu’il répond à un besoin, une sorte de déterminisme utilitaire lui interdisant l’accès au spirituel et à l’immatériel que constitue le champ artistique. Elle perçoit cependant dans les formes, les sons et les situations qui l’entourent, une source d’inspiration.
Sa démarche consiste en un déplacement sémantique, elle sort les objets quotidiens de leur contexte afin d’exploiter des qualités inattendues et enrichit notre champ d’appréciation esthétique en y introduisant les composantes mêmes de notre quotidien. Dénaturé, décontextualisé, défonctionnalisé, celui-ci prend une signification qui dépasse largement le rôle limité qu’on lui octroie pour être adoubé par l’Art d’une dimension spirituelle dont il est tenu par nature à distance s’il ne se travestit pas en objet design. À partir de quel stade de cette manipulation l’objet prend-il une dimension spirituelle ? Pauline Bastard s’intéresse notamment au déchet (Values). Une fois son contenu consommé, l’emballage des aliments perd tout attrait et toute valeur car il n’a plus de fonction et n’en recouvrera probablement plus jamais. L’or dont le pare l’artiste apparaît ainsi comme un acte sacrilège, ce dernier devenant une partie intégrante du déchet. Un sac de chips se jette… mais un sac de chips recouvert d’or ? Cette confrontation paradoxale va plus loin en demandant si la pensée et l’acte artistiques peuvent réellement conférer à n’importe quel objet une valeur ajoutée, et si oui, comment et à quel titre ?
Icefield explore la perception et le regard porté sur les objets. Ceux-ci peuvent avoir des qualités que nous ne suspectons pas et que nous ne leur reconnaissons pas simplement parce que ces qualités ne répondent pas à leur fonction. Un sac en plastique doit être capable de contenir un volume et un poids et éventuellement une publicité, il n’a pas a priori à être beau. Mais Icefield est un paysage, nous le percevons comme tel. Le changement de perspective manipule notre perception du sac plastique en confondant notre regard et fausse l’identification. Déchargé de sa fonctionnalité, le sac en plastique prend une dimension nouvelle et fait oublier le vulgaire artefact.
Autre proposition, la vidéo Movie met en scène avec un humour ironique un potentiel dramatique que l’on ne suspecte pas dans ce qui nous entoure et qui se traduit ici par une tension digne d’un thriller ou d’un film d’horreur.

Pauline Bastard ©Hamish Morrison Galerie

Dans le même esprit, Iván Argote (COL, *1983) aime retourner le sens des expressions, des situations et des valeurs qui composent notre quotidien. La grande curiosité de l’artiste et la fraîcheur de ses questions sur la société, ses systèmes et ses valeurs s’expriment dans son travail à travers de nombreux medias allant de la photographie à la peinture, en passant par la vidéo et la performance. Adepte de l’absurde, il renverse les situations et provoque ses contemporains afin de les inviter à se poser à leur tour des questions.

Particulièrement représentatives de sa production, les trois œuvres d’Iván Argote présentées dans l’exposition « Valeur Ajoutée », agissent à la frontière de la mise en scène critique et de la mise en abyme d’une cible qu’il affectionne : l’art lui-même. La surprenante vidéo Retouch fait partie d’un ensemble de films courts dans lequel il crée ce genre de situations. Avec un humour iconoclaste, il joue souvent avec des idées reçues ou prend le contre pied d’expressions usuelles et vidées de leur sens.

Very good constitue à ce titre une réflexion ironique sur le statut même de la création artistique. Un grand « V » rouge, symbole de validation, barre une toile tendue sur un châssis. Acte administratif, remplissage de formulaires, l’acte de validation et d’évaluation monumentalisé fusionne ironiquement avec le geste de l’artiste et l’œuvre elle-même. Le geste quotidien devient ici œuvre d’art contredisant le présupposé quelque peu naif et réactionnaire qui voudrait que l’art soit un moment d’exception, rare et précieux.

Enfin, Dead Body expose avec le cadavre d’un vélo, l’art sur les quais de Paris, entre l’école des Beaux-Arts et le musée du Louvre. Dans un ultime acte d’affirmation de son existence, le vélo mourant proteste et se répand son hémorragie sur le trottoir. Iván Argote réussit avec un geste extrêmement simple et beau à évoquer des sujets profonds. La violence visuelle du rouge sang suggère qu’il est la victime d’un accident particulièrement violent et récent, que la ville représente un danger et que, selon Hans Fallada, on meurt toujours seul.

L’apparente simplicité, la concision et la fraîcheur des œuvres rassemblées dans l’exposition « Valeur ajoutée » séduisent autant que la qualité et la justesse des réflexions de Pauline Bastard et Iván Argote, caractérisées par une réelle tension et une conception pertinente. Ils posent à notre quotidien un vaste faisceau de questions portant sur la société (la consommation, l’écologie, l’économie…), mais aussi sur la présence et le but de l’art dans notre quotidien et la place qu’il occupe entre les valeurs économique et esthétique.

Pauline Bastard & Iván Argote
« Valeur Ajoutée »

12.12.08 – 21.02.09

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