Urban Jungle – Sophia Schama

Sophia Schama établit un dialogue physique avec la peinture : elle peint, surpeint, recouvre, gratte… Une tension certaine émane du rapport des couleurs entre elles, de la monumentalité, de l’énergie gestuelle et du format des toiles, le brillant équilibre semblant être obtenu au prix d’un combat. Dans la conquête permanente, Schama essaie, supprime, transpose, recommence, poursuit sans relâche et questionne tout : le geste, la couleur, la matière, la saturation, l’effet de surface… Rien n’est laissé au hasard car tout entre dans un processus de maîtrise de l’élément.

Ces traits particulièrement soignés et subtilement appliqués au pinceau s’étendent sur toute la surface de la toile, révélant la réflexion attentive accordée aux mouvements naturels des végétaux dont elle s’inspire. Le motif n’est pas systématisé pour autant mais transformé en vocabulaire pictural permettant à sa pratique et à son geste de préciser son identité sans la figer, d’inventer ses propres conventions. À la recherche de l’essence même du langage de la peinture, sa composition n’est pas construite sous la pression d’une horreur du vide et ne sombre jamais dans le décoratif. Elle évalue en revanche la beauté, la pertinence et le potentiel de signification de l’équilibre et du déséquilibre et quelque part, relevant presque d’une réminiscence rocaille, du mouvement, du poids et de son contrepoids (« Gras 215 », « Gras 216 »).

(c)Sophia Schama, Urban Jungle, 2008, Courtesy Hamish Morrison Galerie

La conquête de l’espace par la nature, la chasse et le gibier, le choix des animaux incarnant quasiment tous la prédation, constituent métaphoriquement la description de ces sentiments profonds dont la société impose le refoulement pour faire place à des règles que l’enfant doit appliquer tôt pour la bonne marche de la société. Sophia Schama décrit cet univers pour le maîtriser et s’approprier les pouvoirs magiques de ces animaux totémiques et nous présente dans le même temps un aspect de nous-même dont nous avons souvent oublié l’existence ou dont nous n’avons plus réellement conscience.

Schama crée dans ses peintures un environnement qui nous semble tout d’abord familier, ne serait-ce que dans les compositions construites sur une architecture que notre œil formaté par une perspective mathématique largement dominante depuis la Renaissance (« Das Versprochene Land », « Urban Jungle »). Cette architecture est à la fois vide et ouverte. Que le regard du spectateur soit intérieur ou extérieur à la structure n’a guère d’importance puisque les espaces fusionnent. À cet égard, le temps semble en suspend, comme dissout.
L’équilibre instauré par Schama se fait au détriment de l’Histoire, l’Avant et l’Après perdent leur sens et se dissolvent dans un continuum, il ne s’agit plus de destruction mais de cycles. Sa peinture ne reste pas inscrite dans le particulier mais intègre l’histoire de l’homme dans un temps sans mesure.

Sophia Schama joue avec la réalité et rompt avec la certitude que représentent l’espace et le temps. Elle dénonce l’illusion. Motif récurrent, la fenêtre agit activement sur l’espace, passerelle temporelle et physique, on peut grâce à elle entrer ou sortir du tableau. Elle reprend souvent les couleurs de la palette qui ont servi pour la plupart à la peinture elle même, mise en abyme de la peinture destinée à montrer la part d’illusion et le procédé de construction de l’image. Elle explore aussi dans quelle mesure il s’girait, selon Brunelleschi, d’une fenêtre ouverte sur le monde.
Sophia Schama conduit une réflexion globale sur la peinture et la puissance des images, comme un hymne à l’intelligence. Ses peintures transposent un message s’adressant à tous les degrés de la perception et de la conscience, de l’empirisme au rationalisme, réconciliant et unissant la perception sensuelle et la réflexion intellectuelle. Elle concrétise cette rhétorique avec ses propres armes, la peinture, dont elle a une haute conscience esthétique et sensuelle.

(c) Sophia Schama, Courtesy Hamish Morrison Galerie

« D’où venons-nous ? Que sommes-nous ? Où allons-nous ? » ces questions posées au crépuscule du XIXème siècle par la plus célèbre des toiles de Paul Gauguin sont d’une précision et d’une profondeur qui leur confèrent d’autant plus de force que toutes les réponses sont systématiquement contradictoires. Cette impuissance, le travail de Schama nous le remémore et pourrait à ce titre reprendre à son compte les interrogations de son illustre prédécesseur, tandis que ses vanités modernes chantent poétiquement un monde dans lequel l’équilibre et l’harmonie de la culture et de la nature sont assurés par le passage du temps qui écrase tout.
Sa peinture, en la prenant la nature pour objet, s’adresse à nos sens autant qu’à notre intellect et devient par là même le théâtre d’une réconciliation potentielle. Les peintures de Sophia Schama constituent une brillante, somptueuse et spectaculaire recherche sur la quête de l’identité de l’homme, ainsi qu’un vibrant hommage à la nature. Elle invite son contemporain à renoncer temporairement à son amour-propre pour observer le monde qui l’entoure afin de se trouver lui-même.

Artiste germano-syrienne née en Bulgarie, Sophia Schama obtient son diplôme de l’école des Beaux-Arts de Dresde en 1998, dans la classe de Ralf Kernbach avec une série de travaux comportant déjà une bonne partie du vocabulaire pictural dont elle poursuit aujourd’hui l’exploration.
Ses œuvres ont depuis été largement exposées en Allemagne notamment en 2008 à la Hamish Morrison Galerie à Berlin pour une exposition personnelle, et de nombreuses expositions solo ou de groupe telles que « Daydreams & Dark Sides » au Kuenstlerhaus Bethanien à Berlin, « Zehn Jahre Gesellschaft für Moderne Kunst in Dresden e.V. » à l’Albertinum de Dresde ou encore « Garten Eden : Der Garten in der Kunst seit 1900 » à la Kunsthalle d’Emden. Ses œuvres sont largement montrées au public en Estonie, en Belgique, en Italie et aux Pays-Bas (« Le peintre de la Vie Moderne au Museum de Pavijoens, Almere), ainsi qu’en Chine (« Living Landscapes – A Journey Through German Art, au National Art Museum of China à Pékin). Elle vit et travaille aujourd’hui à Berlin.

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