Vernissage de AJAR Projekt

« Je vois bien que nous ne sommes, nous tous qui vivons ici,
rien de plus que des fantômes ou que des ombres légères.« 
Ajax, 125-126
Sophocle

De nombreuses sources littéraires et artistiques tiennent l’ombre pour une racine de l’art. L’ombre impose la question du souvenir et de la réalité, de la vie et de la mort, de la présence ou de l’absence. C’est par amour que la fille du potier Butadès de Sicyone traça au charbon sur une paroi les contours de l’ombre de son amant devant la quitter, geste fondamental puisqu’à l’origine, selon Pline, de la naissance des arts plastiques.

Avec l’installation **light** présentée aujourd’hui par l’AJAR Projekt, l’acteur de l’art contemporain, artiste, amateur ou critique, produit une ombre visible depuis la rue pendant le temps du vernissage. Pour percevoir ce théâtre d’ombre, il faut se tenir à l’extérieur ou s’extraire physiquement de la galerie. Métaphoriquement, les mondanités pratiquées par les individus présents lors du vernissage représentent un moment particulier, à l’importance cependant toute relative, contenue dans un univers considéré à juste titre ou non comme hermétique. L’espace de la galerie concentre, comme un aquarium, cette énergie et cette débauche d’échanges. La toile dressée sur les vitres agit ici comme un filtre. Les ombres projetées renforcent cet anonymat commun à la majorité des individus dans la société. Une captation sonore enregistre les sons et les voix, éphémères ondes physiques qui ont émané de ce moment unique. À la fin de l’acte, les ombres fuient. Les lumières continuent d’illuminer l’espace, mais ce ne sont plus que les ombres des tables et des déchets qui animent la toile tandis que le son enregistré est doucement diffusé, perpétuant un vernissage devenu fantomatique. Ces substituts de vie, simulateurs d’ondes, ces voix synthétisées projetées, extraites de toute temporalité, renforcent cette évocation aux morts qui fait écho à la dimension spirituelle dont sont chargées les ombres. L’installation produite grâce et malgré les acteurs du vernissage devient un hymne à l’intemporalité de l’art, un hommage aux artistes inconnus et passants dont il ne reste aucune trace, tel un vent agitant la toile d’un théâtre d’ombre après le dernier acte.

Un empereur de la dynastie des Han, affligé de la disparition d’une concubine, exigea de ses serviteurs qu’ils lui ramènent son amante. Ils « matérialisèrent » la présence de la défunte par l’ombre portée d’un mannequin et l’imitation de sa voix. Mais simple perturbation dans la trajectoire de photons, l’ombre ne permet pas d’accéder à la réalité, à l’essence de l’objet. L’allégorie de la Caverne racontée par Platon dans La République fait de l’observation des ombres le premier degré de la connaissance. Des hommes enchaînés au fond d’une grotte, la lumière derrière eux, ne voient que leur propre ombre. Si on les détache, ils peuvent accéder à la lumière, mais risqueront l’éblouissement. Il leur faudra alors lutter pour s’habituer et passer à un autre niveau de connaissance. L’action AJAR permet de faire l’expérience de la phénoménologie de la perception de soi-même, de l’espace et du temps. C’est une invitation à contempler l’image symbolique d’un monde artistique en perpétuelle agitation et à pénétrer dans cet univers pour en comprendre les enjeux et en définir les règles.

AJAR Projekt
Lobeckstrasse 30-35
Kreuzberg, Berlin
du 9 au 31 Mai 2009

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