Aie confiance…

Deux œuvres d’art exposées récemment dans des galeries d’art parisiennes présentent quelques similitudes plutôt troublantes : French Police Cap, 2010 de Erwin Wurm chez Thaddaeus Ropac et L.A.P.D. Uniform, 1993, exposée actuellement chez Almine Rech dans le cadre de l’exposition plutôt réussie « California Dreamin », sur une idée de Hedi Slimane, à voir jusqu’au 26 mars 2010. Malgré les 17 années séparant ces deux propositions artistiques, French Police Cap et L.A.P.D. Uniform se retrouvent sur de très nombreux points formels. Ironiquement, ils semblent se compléter.



L’œuvre de Burden, tout d’abord, est la reproduction d’un uniforme de la police de Los Angeles produit en 1993 à 30 exemplaires. Cette reproduction plus grande que nature (223,52 x 182,88 x 15,24 cm), a été réalisée en collaboration avec le Fabric Workshop de Philadelphie. Bien qu’accompagnée de l’attirail habituel (armes, bâton…) la tenue accrochée au mur par un cintre évoquera cependant pour certains les vêtements de poupées. Le contexte de création est cependant loin d’être ludique puisqu’il s’agit pour l’artiste d’évoquer des émeutes consécutives à l’acquittement de quatre policier après avoir passé à tabac un noir-américain après une course-poursuite due à un excès de vitesse. Ces émeutes émaillées de pillages, d’incendies criminels et de meurtres ont fait plus d’une centaine de mort, pressant la justice de reprendre le jugement des policiers cette fois ci plus justement condamnée à 30 mois de prison





Chris Burden « L.A.P.D. Uniform » (c)Lepus


Moins violente mais tout aussi oppressante, l’œuvre de Erwin Wurm fait suite à un projet plus imposant d’une casquette de policier de trois mètres de diamètres qui n’a jamais vu le jour, destinée à être placée sur la Heldenplatz (place des héros), et commissionnée pour illustrer l’application des lois à Vienne. Cette pièce a déjà été présentée sous différentes formes comme en Autriche ou à New York en 2010, marquant l’itinérance du message autant que son universalité. Cette œuvre n’est pas liée à un événement aussi violent que les émeutes de Los Angeles de 1992, mais évoque tout de même ce rapport à la « violence officielle » et à la peur de la police confessée par l’artiste.


Pourquoi reproduire ces accessoires et en changer les proportions ? Tandis que le readymade transpose un objet d’un monde à l’autre et s’intéresse à l’univers de l’art et à ses codes, ceux-ci, reproduits fidèlement, sont rendus inutilisables et neutralisés par leurs proportions. Ils combinent la force du message politique à une interrogation de l’art en tant que langage, permettant ou non de véhiculer de telles démonstrations, contestations et dénonciations. Diminuer le format serait tourner le sujet au ridicule, amputerait le symbole d’une partie de sa puissance et de sa violence et cela n’est pas ici le propos des artistes. Les procédés mis en œuvre semblent au contraire forcer l’observateur à constater l’amplitude de cette force théâtralisée et dramatisée, tout en la neutralisant. Le format mais aussi l’accrochage en hauteur sur le mur imposent une autorité sur le spectateur infantilisé.


Erwin Wurm « French Police Cap, 2010 » (c)lepus



La neutralisation chez Burden et Wurm emploient des procédés ironiques sensiblement différents mais conduisant au même résultat de ridiculisation. Tandis que le costume de Burden évoque le costume d’une poupée, la casquette de Wurm ressemble à un jouet gigantesque qui, accrochée assez bas, permet au spectateur de s’installer dessous, de jouer avec, de se l’approprier et de finalement nier le danger tout devenant une partie anonyme de cette force. Ces œuvres constituent un écho constant et renouvelé de la menace constituée paradoxalement par cette force chargée de la sécurité du citoyen lambda comme Barry Kane (Saboteur, 1942, Hitchcock) basculant dans la ligne de mire et devenant d’une seconde à l’autre un fugitif. La question reste cependant de savoir si la force officielle constitue une protection ou une menace. Et cette question n’a pas changée en 17 ans.


« Saboteur » Alfred Hitchcock 1942



La tenue et le chapeau se complètent donc formellement mais aussi idéologiquement en ce que ces deux œuvres présentent deux réflexions bien distinctes mais convergentes de la force et de l’autorité, instruments au service de la société mais aussi danger potentiel. Le recours au processus artistique (production d’un fac-similé et non recours au ready made, son exposition et surtout son changement de format) constituent autant de processus destinés à mettre à l’index le signe menaçant et à le neutraliser par l’isolation et la mise hors d’usage pour Burden, mais aussi l’appropriation et le jeu pour Wurm.

Si l’autrichien, ludique et esthétique, propose de se moquer de l’autorité, l’américain en dénonce les dérives avec plus de cynisme et si les objectifs ne sont pas exactement les mêmes, les messages se complètent cependant dans l’esprit de l’observateur-citoyen. Ces deux propositions illustrent avec beaucoup de lucidité la paranoïa actuelle portant sur le besoin de se sentir protégé et la peur d’être étouffé par des politiques sécuritaires liberticides.

Une illustration spectaculaire et ironique coïncidant si bien avec l’atmosphère actuelle imbibée de tensions sociales et politiques, faisant plus froid dans le dos qu’elle ne fait rire.

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