La goutte d’urine qui fait déborder le calice.

On ne le présente plus

Aller… Osera-t-on ? Un grand merci cette semaine pour un blasphème électrisant : la « destruction » du Piss Christ lors de l’exposition de la collection Lambert à Avignon. Certains essaieront de rapprocher ce geste de la destruction de Foutain de Duchamp ou des destructions iconoclastes dans les églises, mais tandis que la première était détruite dans un pseudo-geste artistique, les autres tombaient sous le coup d’une lecture plus exigeante du commandement consistant à ne pas représenter l’image de Dieu. Piss Christ induit quelques problématiques différentes.

Rappelons tout d’abord qu’un blasphème est un discours insultant l’autorité d’un objet ou d’une personne à dimension sacrée. Le blasphème d’Avignon est-il celui d’une photographie défiant la personne du christ ou celui d’une poignée d’intégristes adressé à l’encontre de l’intelligence et de la liberté d’expression de l’homme moderne ?

Dès qu’un sujet de société titille la sensibilité publique, il est toujours aussi désolant que captivant de lire la réaction en ligne des lecteurs de grands quotidiens. Dans l’affaire du Piss Christ, on s’attend à juste titre et on n’y échappe pas, à ce que les lecteurs du Figaro crient au scandale, arguant de ce qu’on a pas le droit d’uriner sur le coran mais qu’on peut bafouer impunément le Christ, la Bible et l’Eglise. (la comparaison avec l’Islam et son prophète est bien entendu récurrente et dominante). Le plus surprenant mais aussi le plus inquiétant est que les lecteurs du Monde réagissent à l’unisson et que les lecteurs de Libé sont bien partagés.

Eglise détruite pendant WWI
(ici juste pour dramatiser)
Photo : Jean Erfuhrt
Il conviendrait cependant de se souvenir que l’Église chrétienne a déjà eu sa grande époque de domination et de terreur accompagnée de massacres, d’inquisition et de contrôle des esprits où, effectivement, celui qui s’aventurait à maltraiter et à souiller un colifichet à l’image de dieu était assuré de passer à la torture et de griller sur Terre avant de brûler en enfer. (Serrano et Lambert ont plutôt de la chance dans cette histoire – tout en étant conscient du risque limité qu’ils prennent.) Mais les lumières sont passées par là. L’église a grandi et ses fidèles ont (pour l’instant) rangé leurs armes, même si Civitas, les lefebvristes et autres fanatiques sont là pour nous rappeler que les hommes sont incapables de maîtriser leur destinée, et qu’une poignée d’hommes élus de Dieu devrait déterminer les choix du nombre pour son plus grand bien etc… (Ne pas oublier – dans une certaine mesure seulement et ce, malgré Benoit XVI, de dissocier l’Eglise et ces groupuscules). Rappelons au passage qu’Avignon n’est plus le territoire du Saint-Siège… Mais la question religieuse (pour ne pas dire chrétienne) en France en particulier, est en crise, et c’est là le fond du débat. Désaffection des bancs, difficulté à intéresser les nouvelles générations, absence de vocation… le christianisme est devenu affaire privée, de sensibilité. Cette foi souffre finalement d’une espèce de « Loi Evin de la foi » qui en rend toute publicité douteuse, tandis que d’autres fois « plus jeunes » ont encore l’énergie – ou l’illumination – de combattre, toujours convaincus que la religion est aussi et avant tout un moyen – et le seul choix possible – de vie en société.
Cette destruction des idoles (1671) par Dirk van Delen n’est donc pas d’a-propos
Mais c’est si beau!

Pour revenir à notre crucifix dans de l’urine. Pourquoi s’en prendre à une photographie ? De nombreuses barrières séparent le croyant de son dieu quand il se plante devant cette photographie. Il s’agit déjà d’une image d’un objet, installation de tout petit format qui date elle-même d’il y a 25 ans. Et a supposer qu’on puisse effectivement associer iconographiquement le petit crucifix à l’image du Christ, il ne s’agit ni d’un hostie ni du vin de messe (à moins que l’urine… ne soit l’objet d’une double profanation), bref, pas de transsubstantiation dans ce petit bout de plastique. L’objet signifié étant assez loin de l’œuvre originale et surtout de la représentation photographique de celle ci, Jésus donc, a certainement aujourd’hui bien d’autres chats à fouetter. Andres Serrano rend même plutôt service aux chrétiens car on peut aussi voir dans cette œuvre la dénonciation ou du moins le témoignage de la façon dont on peut traiter l’image du Christ aujourd’hui. Une bonne utilisation de cette œuvre dans les débats aurait infiniment plus de force et d’effet qu’un acte agressif, compulsif et régressif.

En conclusion revenons sur un point en particulier : L’innocuité absolue de ce geste et même le contre effet spectaculaire que celui-ci aura provoqué. Nos saccageurs auront au moins offert une incroyable publicité à l’œuvre en question, tandis que leur geste reste d’une innocuité absolue pour l’oeuvre. Cette photo n’étant certainement pas un tirage unique, l’auteur et son galeriste seront probablement en mesure d’en assurer un nouveau tirage, limitant les dégâts purement matériels à un maximum de 2 ou 3000 euros. Le prix de l’œuvre en revanche, se verra substantiellement augmenter grâce à la publicité spectaculaire, dramatisée et gratuite, assurée autour de l’œuvre de son auteur, ses galeristes et en particulier Yvon Lambert. L’exposition se poursuivant en montrant les dégâts causés, témoigne aussi de cette habile utilisation du scandale spectacularisé avec en plus… les promesses d’une suite.
Une tribune, un débat public n’auraient-il pas été plus efficaces qu’un geste aussi radical qu’inutile ? C’est dire que la publicité aura été effective pour les deux partis. Et si l’œuvre résidait plus dans le débat qu’elle suscite que dans l’objet photographique ? Merci donc de l’avoir réactivée !

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