De la figuration en peinture… avec Ulrich Lamsfuß

Regarder une peinture d’Ulrich Lamsfuß, c’est un peu comme d’ouvrir en même temps un magazine de mode et un livre sur l’art académique de la peinture du XVIIe siècle. L’œil se ballade tout d’abord et se retrouve confronté à un nombre conséquent d’images sans rapport les unes avec les autres comme autant d’accroches pour toucher les larges sensibilités ou convoitises du spectateur consommateur. Le sexe, l’argent, la violence… certaines photographies, en particulier les petits formats évoquent en effet les photographies des magazines, people ou politiques, voire celles du National Geographic. L’artiste a même adapté sa palette à la dénaturation des couleurs propres aux photographies des années 60 et 70.
Un certain confort frappe en revanche rapidement dans les autres peintures, en particulier les grands formats. C’est l’effet du classicisme. Dotés de compositions équilibrées, simples, immobiles et centrales, les grands formats frappent par un équilibre relevant de la « grande » peinture dite académique voir même de la photographie pictorialiste

Ulrich Lamsfuß (c)LaTribuneDesLagomorphes
Lamsfuß emploie l’effet du miroir qui rappelle la peinture hollandaise du XVIIe et les astuces visuelles sous la forme de clin d’œil discrets et subtiles faisant vasciller le statut de l’image et du rapport à la réalité. Cette mouche posée à la surface du tableau sous la forme d’un trompe l’œil, cette mouche est-elle une peinture représentée sur la fleur, ou bien posée sur la peinture ? tel portrait serait-il une image dans l’image ? Dans ce registre l’impressionnante jeep de l’armée allemande constitue un véritable exercice de style. Portraiture d’un objet – le caractère militaire prêtera volontiers à l’interprétation – dans un mode hyperréaliste caractéristique de son pinceau, la jeep est aussi une image dans l’image. L’oeil distrait se laisse tout d’abord prendre au plaisir d’une représentation minutieuse de la réalité augmentée d’un goût assumé pour les couleurs chatoyantes. (Nous sommes toujours dans cette relation ambiguë à la photographie). Le spectateur plus attentif réalise ensuite que l’image est divisée verticalement. Celui qui ira plus loin encore finira par voir les reflets d’individus sur ce qui sont en réalité des parois de verre. S’agit-il alors d’une vitrine ? L’objet ainsi mis doublement à distance, par la représentation et par la séparation devient par ce procédé une image dans l’image et l’hyperréalité confond le regard et lui rappelle qu’il ne s’agit que d’une pseudo-réalité.


Alors qu’il est bien entendu et assumé que l’image est omniprésente et se substitut souvent au mot pour transmettre le message, celle-ci est souvent mise au service d’une normalisation de l’information. L’œuvre de Lamsfuß crée cependant une confusion. Son travail pourra pour les uns, relever d’une réactivation d’arrière garde de la question de la reproductibilité des images évoquée par Walter Benjamin il y a près de trois générations. Son œuvre pourra pour d’autres rappeler la diffusion et la banalisation de l’image, qu’elle soit banale parce que commerciale, ou iconique puisqu’artistique, relevant du Pop Art. Lamsfuß évoque bien l’univers de la publicité avec Lil’Kim et son sac Vuitton, la starification, l’image de presse… mais cet intérêt pour l’image ou plutôt la considération de l’image soumise au regard tel qu’elle le fût par le pop art, entre en dialogue avec une  autre forme de tradition, bien plus ancienne, celle-ci. Le portrait intime du collectionneur et sinophile bien connu du monde de l’art et de la diplomatie, l’immense peinture marine et la nature morte aux légumes relèvent des catégories bien académiques de la peinture de genre, induisant un débat plus profond sur la nature même de la peinture aujourd’hui et son rapport à l’image. L’exposition des œuvres de Lamsfuß ressemble à cet égard à une démonstration de la vivacité de ce médium que l’on a cent fois enterré depuis Marcel Duchamp.  La peinture, ce qu’elle représente en termes académiques  qui, sans renier une tradition historique moribonde pour certains, peut soutenir un dialogue avec l’image contemporaine. Une réflexion somme toute assez académique, mais servie par un style sensuel, fascinant et particulièrement personnel. La nature morte, le portrait…  

Ulrich Lamsfuss
(c)LaTribuneDesLagomorphes
Ulrich Lamsfuß (1971) est un peintre aujourd’hui berlinois qui joue avec l’idée de copie, en s’inspirant directement de photographies de mode, de journaux, de guides de voyage etc. Nous avons évoqué le processus de reproduction des images. Le renversement de cette banalisation de l’image est au contraire fascinant. Quand Lamsfuß copie le caravage, sa peinture n’a pas exactement la même signification que quand il copie une photographie de presse, mais la démonstration devient plus complexe quand il en réalise plusieurs exemplaires. Le procès de la peinture bat ici son plein même si son processus en garantie la plaidoirie. La touche du peintre est en effet très particulière, composant en surface une multitude de traits composés de légers empâtements. Son autoportrait est confondant d’historicisme, le peintre à la palette, les couleurs étendues dans le respect de la tradition, les ocres en regard des verts, peintre au chevalet se détachant sur un fond noir, suspendant la narration à l’aide d’un regard d’azur adressé sans pudeur au spectateur. 
Kathryn Bigelow, Near Dark (Filmstill), 2006
celle ci n’est pas dans l’expo mais je ne peux pas
résister au plaisir de montrer un zombie

Il est intéressant que cette peinture soit celle d’un allemand. Peut-être frustrés par la domination de l’expressionnisme abstraits américains et sourds au lyrisme d’un Mathieu, les français ont longtemps dénigré ce médium qui a toujours su traverser outre-Rhin cette période de crise grâce, par exemple, au travail des neue-wilden ou de la peinture conceptualisante d’un Gerhard Richter. Les différents courants de la peinture allemande sont donc a présent en pleine maturité et l’œuvre figurative de Neo Rauch et d’Ulrich Lamsfuss ne peut être taxée de naïve ou de réactionnaire puisqu’elle s’inscrit précisément dans cette tradition picturale en renouvellement constant. L’alliance du plaisir et de l’esprit en sorte. 

Ulrich Lamsfuß (c)LaTribuneDesLagomorphes
Ulrich Lamsfuß (c)LaTribuneDesLagomorphes

L’exposition est visible du 31 Mai au 26 Juillet à la galerie Daniel Templon à Paris

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