The Architect – Film d’animation de Marc Bauer et du groupe KAFKA

L’esthétique sombre et bercée par une lumière irrégulière ne trompe pas, The Architect, la nouvelle collaboration de l’artiste suisse Marc Bauer et du groupe de rock français Kafka, plante son décors au début du XXème siècle, dans les salles obscures de cinéma. The Architect ne constitue cependant pas un hommage au film muet mais plutôt la citation d’un univers bien particulier et identifiable. Muet, noir et blanc, comme les portraits photographiques de ces contemporains aujourd’hui quasiment disparus, le film d’animation prend place en 1922, année du Nosferatu de Friedrich Wilhelm Murneau. L’action du moyen métrage de 26 minutes se situe dans l’entre deux guerres, mais le cours du temps est brouillé par la vision du jeune protagoniste qui croise la mémoire du spectateur identifiant rapidement celles qui compteront parmi les heures les plus sombres de l’histoire européenne.
The Architect ©Marc Bauer 2012
Vision, projection, prophétie, souvenir… en traçant un voyage mental à travers des villes et des paysages cauchemardesques, l’enfant envisage la profondeur du gouffre qui le guete et Marc Bauer traite avec pudeur de la question des choix et de la liberté d’action d’un individu bientôt broyé par l’Histoire.
Marc Bauer séquence régulièrement son travail graphique sous la forme de séries, introduisant un sentiment de temporalité, dans ses lenteurs et ses accélérations. Sa pratique du dessin a toujours permis ces allers et retours au sein d’une vision, d’une projection mentale et omnipotente à travers la mémoire accompagnée de visions partielles et interprétatives de l’histoire, correspondant à une lecture et à une expérience personnelle.
Le développement du travail de Marc exploite à travers le dessin cette démultiplication des dimensions. Le recours au film d’animation accentue cette perception sensorielle. Animer le trait et l’accompagner du son c’est inscrire physiquement le spectateur au sein d’une expérience en le plongeant dans un environnement. Quand le dessin traditionnel capture son spectateur par un pouvoir optique, hypnotique, le dessin d’animation l’emprisonne physiquement par le son et le mouvement. Le format devient extensible et infini comme l’illustre brillamment William Kenthridge. Contrairement à l’artiste Sud-Africain, Marc Bauer, pourtant chantre du fusain et des techniques graphiques, recourt ici à la peinture à l’huile sur plexiglass, rendant par là même hommage aux techniques historiques du dessin animé avec la peinture sur rhodoides. Cette citation technique assumée transporte plus aisément le spectateur dans l’esthétique dramatique du Nosferatu de Murneau intitulée « eine Symphonie des Grauens » (une symphonie de l’horreur). La ductilité, l’intensité et la brillance de l’huile agit comme une peinture au goudron, sombre et totale absorption de la lumière.
L’artiste ancre toujours son oeuvre dans un contexte historique précis: Vivant a Berlin depuis plusieurs années, ce sont les stigmates de l’histoire européenne du XXe siecle qui l’impressionne et qui ressortent en particulier dans The Architect. En antidatant l’action et en la dématérialisant sous la forme d’une vision prophétique, ce film n’en interroge pas uniquement les horreurs à partir des témoignages et des prises de conscience a postériori mais s’intéresse en amont à la formation d’un système et à la mise en place de l’étau psychologique et de l’angoisse. Le titre même renvoie au sujet actif, à l’instigateur des choix mis en oeuvre dans la conception d’un édifice, physique ou conceptuel. Le choix de devenir responsable et peut-être, à contrario, du renoncement possible au libre arbitre. L’œuvre de Marc Bauer renvoie à un aïeul assez surprenant puisqu’il se place peut etre inconsciemment dans la perspective de « the Education for Death » de Gregor Ziemer, «  the making of the nazi ». Cet ouvrage d’un pédagogue américain ayant vécu dans l’Allemagne où The Architect prends place, a été traduit sous la forme d’un autre dessin animé aussi fameux qu’étrange, signé par les studios Walt Disney, un film de de propagande américaine autant que de contre-propagande nazie, « the Story of Hitler’s children ».
La dimension historique a été un moteur majeur dans la mise en place du scénario.  L’artiste en assume les échos contemporains et la transposition historique pour l’inscrire comme une psychanalyse à la fois personnelle et collective.
The Architect ©Marc Bauer 2012
La musique est destinée à jouer un rôle prépondérant dans l’oeuvre. Marc Bauer a rencontré les membres du groupe Kafka de Clermont Ferrand avec le scénario qui les a immédiatement convaincus. Ce groupe de rock formé en 2002 compte déjà quelques collaborations fructueuses à son actif. Le bassiste du groupe, Guillaume Mazard évoque volontiers cette adéquation narrative entre les dessins de Marc et leur propre musique. “qui transporte l’auditeur dans une écoute particulière tout en laissant une liberté à l’imaginaire”. Il met en avant précisément cette force suggestive de l’oeuvre de Marc Bauer qui parvient à mettre en place une argumentation dont les différents niveaux de lecture parviennent à l’esprit du spectateur tout en s’adressant simultanément à tous. Cette adéquation, selon Mazard, permet à la musique d’exprimer l’histoire et à la musicalité de se dégager du film, par les images et le rythme des scènes – démarche appuyant l’hommage au cinéma du Nosferatu. Loin du charme désuet et de la nostalgie vintage, la réactivation et l’intemporalité du récit de The Architect  évoquerait plutôt la démangeaison d’une cicatrice qui perpétuellement s’ouvre et se referme au rythme cadencé d’une « symphonie de l’horreur ».
The Architect – film d’animation de 26 minute et fruit d’une collaboration entre l’artiste suisse Marc Bauer et le groupe de rock Kafka – sera présenté le 18 janvier à Clermont-Ferrand mais aussi au Centre Culturel Suisse à Paris à l’occasion d’une exposition qui lui sera consacrée début 2013, ainsi qu’au FRAC Auvergne qui possède déjà des œuvres de l’artiste. 
Matthieu Lelièvre

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