SPACE AGE

« Un poète est libre de ne pas suivre les rails de la science »
Jean Cocteau, Journal d’un inconnu1

La fascination pour l’Espace et les premières propositions de voyage intersidéral sont autant motivées par une fascination pour l’ailleurs que par un besoin intrinsèque à l’homme de trouver des réponses à certaines questions : « d’où-vers, où/ depuis quand et pour combien de temps » – impliquant son rapport à l’espace, au temps et à la place qu’il y occupe. Si Lucien de Samosate évoque le voyage d’Ulysse jusqu’à la lune dans le récit intitulé ironiquement Une histoire vraie (IIème s. de notre siècle), le voyage dans l’espace n’a vraiment mobilisé les fantasmes qu’à partir du XIXème siècle, après qu’une grande partie de la planète a déjà été parcourue par l’homme. Au-delà des visions scientifico-romantiques de Jules Verne, l’horreur sacrée de l’illimité2 fait place à d’autres théories telles que les dystopies de H.G. Wells ou encore l’épuisement des ressources naturelles qui tient une place si spéci que chez Nikolai Fiodorov3. Selon ce dernier, la Terre ne sera bientôt plus suffisante aux besoins de l’homme et son salut n’existera que dans la fuite vers les étoiles. Très vite après lui s’est mis en place un messianisme cosmique notamment avec Constantin Tsiolkowski, à l’origine du dynamisme spatial russe,4 dont les enjeux psychologiques et éthiques vont bien au-delà de la prouesse technologique et incarnent l’enthousiasme coloré de paranoïa de ce que l’on retiendra comme ayant été le Space Age.

 Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, la guerre froide est la manifestation d’un con it d’un genre nouveau.
(1) COCTEAU Jean, le Journal d’un inconnu, Ed. Grasset et Fasquelle, 1953
(2) CLAIR, Jean, De Humbolt à Huble, Le cosmos et l’art moderne, Tusson : L’Echoppe, 2008 (3) CLAIR, Jean, op. Cit., p. 31
(4) CLAIR, Jean, op. Cit., note 22 p. 37
Les deux grands vainqueurs que sont l’U.R.S.S et les Etats-Unis d’Amérique s’enlisent dans une cristallisation géopolitique. Tandis que les diplomaties s’affairent à étendre leurs influences respectives sans toutefois entreprendre de conquêtes terrestres – un acte belliqueux qui déclencherait assurément un con it tragique dont personne ne veut à l’âge atomique, c’est dans l’espace que ces deux puissances rivalisent. Lors des années 1950 à 1970, le cosmos devient le théâtre d’affrontements dont les deux opposants poursuivent une course d’égo dans laquelle ils investissent des moyens colossaux. Les prouesses spatiales deviennent alors garantes du succès d’un système politique en entier. Les programmes mis en place et leur communication auprès du public s’apparentent plus à de la propagande qu’à la volonté humaniste de faire progresser la science et l’Homme. Le programme américain se fait rapidement prendre de court par le lancement du premier satellite russe, le Spoutnik 1 (4 octobre 1957) et le vol du premier homme dans l’espace (Youri Gagarine, le 12 avril 1961).
Les Américains remportent cependant la palme de l’exploit lorsque le 19 juillet 1969, le module lunaire Eagle de la mission Apollo 11 permet à Neil Armstrong d’être le premier homme à fouler le sol lunaire. Cette prouesse devient l’acmé ainsi que le terme d’une guerre idéologique et technique dans laquelle l’Art joua son propre rôle.
Dans un souci pédagogique de faire comprendre à la population ce en quoi consistaient les programmes spatiaux, la NASA, dont le lancement of ciel date de 1958, a rapidement mis sur pied un programme de collaboration avec les artistes. James Dean, le directeur du « NASA Art Program » mis en place en 1962, dé nissait assez poétiquement les avantages de cette collaboration : « La photographie capture les faits. Les artistes capturent les émotions ». Space Age est alors caractérisé par un phénomène inattendu : l’émulation mutuelle de l’Art et de la Science.
Une collection constituée jusque récemment de près de 3000 œuvres d’art a été donnée dans les années 1970 au Smithsonian National Air and Space Museum (NASM). Véritable re et de la culture américaine, cette collection comprend de façon assez surprenante des œuvres d’artistes aussi divers que
Norman Rockwell, Robert Rauschenberg, Alexander Calder, Nam June Paik, Andy Warhol ou encore Annie Leibovitz. Plus de deux cent artistes ont été invités par la NASA à pénétrer au sein de l’agence spatiale et de ses programmes, à partager et même collaborer avec les astronautes, les scientifiques, ingénieurs et techniciens. De ce point de vue et aux côtés d’Alan Bean – l’astronaute de la mission Apollo 12 devenu peintre, qui inclut de la poussière de la Lune dans ses peintures – rares sont les artistes qui ont mieux incarné cette émulation entre l’expérience spatiale et l’art que Robert Rauschenberg. En 1969, ce dernier est invité à assister au lancement d’Apollo 11 depuis Cape Kennedy, précisément cette mission qui emportera le premier homme sur la lune. La NASA lui a alors con é un vaste matériel iconographique composé de cartes scientifiques, de relevés et de photographies de l’événement qu’il n’a pas hésité a utiliser dans les œuvres composant la série Stoned moon. Cette série de lithographies a été présentée dès l’année suivante au public, à la galerie Castelli. Imposantes en taille, abouties en terme de technique et de maîtrise des couleurs, ces lithographies incarnent avec brio l’enthousiasme d’une génération entière pour l’ouverture du ciel et la réduction de la distance, l’excitation à l’idée des réponses potentielles et imminentes sur le statut de l’humanité, ses origines et sa destinée. Rauschenberg était l’un des meilleurs ambassadeurs possibles pour les avancées technologiques puisqu’il aura continué avec le groupe international de recherche E.A.T. (Experiments in Art and Technology)5, la conquête spatiale étant alors une source d’inspiration parmi les émulations possibles d’une époque toute entière grâce à laquelle l’art pouvait se renouveler en puisant dans l’énergie de son temps. Les recherches technologiques de la NASA et les technologies développées a n de faire face aux questions extrêmes que devaient se poser les scientifiques sont autant de sources d’inspiration pour un art qui se reconstruit après les avant-gardes et les modernismes, dans la domination de l’Expressionnisme américain et de sa déstabilisation par le Pop-Art et le Nouveau-Réalisme.
(5) Experiment in Arts and Technology, (catalogue d’exposition), Salzburg : Museum der Moderne, 2015
l’Histoire retiendra que l’irruption de l’art dans le programme spatial aura pu se faire par la grande comme par la petite porte. L’anecdote de la première exposition lunaire en 1969 avec
le Moon Museum est à ce titre aussi fantasque qu’édifiante. Forrest Myers convie plusieurs artistes à réaliser un projet en apparence assez fou, celui de rassembler des dessins destinés à être envoyés sur la lune. À défaut d’une autorisation officielle, ce serait donc par effraction qu’une minuscule plaquette de céramique aurait été introduite sur un pied du module d’atterrissage de la mission Apollo 12. Cette exposition comptant notamment et encore Rauschenberg avec une ligne – le trait, essence même du dessin – mais aussi une forme ressemblant a un pénis due à l’humour d’Andy Warhol ou encore des formes géométriques de John Chamberlain, aurait, selon Myers, été introduite sur la lune, à l’insu des astronautes, concrétisant ainsi la première exposition artistique humaine sur la Lune. Toute aussi fabuleuse mais plus officielle demeure le Fallen Astronaut, une petite sculpture humanoïde en aluminium du sculpteur belge Paul van Hoeydonck, déposée en 1975 sur le sol lunaire par la mission Apollo 15 en hommage aux victimes de la conquête spatiale, première importation lunaire de la fonction monumentale et commémorative de l’art.
Chaque pays engagé dans la course spatiale invite ses propres artistes à célébrer cette aventure. L’année même du lancement of ciel de la NASA, « Année Géophysique Internationale », l’exposition Terre et Cosmos organisée par la Société pour la Recherche Spatiale allemande essaie de partager en France une vision technique et ludique des enjeux de la conquête spatiale. Deux larges peintures à la détrempe de 40 m2 chacune, intitulées « La Conquête de l’Inconnu », aujourd’hui conservées à la Cité des Sciences et de l’Industrie à Paris sont commandées au poète Jean Cocteau, lui même très inspiré par le cosmos et personnellement engagé dans l’ufologie – l’étude des ovnis. Un satellite ressemblant à Spoutnik et une base spatiale semblant annoncer celle du lm de Stanley Kubrick (basée sur des dessins de la NASA), accompagnés de spationautes « Scaphandriers du ciel » entourent la nudité d’Icare tombant, semblant ainsi rappeler que l’ambition de voler est une tradition aussi ancienne pour l’homme que celle de sa capacité à rêver. Sous la forme d’un hommage aux savants de la conquête de l’espace, il choisit avec la figure de Copernic de mettre en avant les hommes courageux, contredits et incompris dans leur avant-gardisme scientifique, qui furent depuis réhabilités. Si la réduction des budgets a mis en sommeil le NASA Art Program, d’autres conservent et même continuent de créer des passerelles entre la science et l’art. Le Centre National d’Etudes Spatiales (CNES) en France a par exemple mis en place en 2000 son Observatoire de l’Espace destiné à pour- suivre une politique gérant l’héritage de cette émulation culturelle et à entretenir ce dialogue a n, en quelque sorte, de révéler aux yeux de tous la façon dont cette folle épopée du Space Age a transformé nos vies.
En dehors des programmes et des commandes officielles, l’aventure spatiale a largement marqué la culture savante et populaire. Dans une vision fantasmagorique ou prophétique, la course contre la montre que s’étaient lancés l’URSS et les USA était une source d’inspiration puissante pour des artistes qui conserveront toujours une longueur d’avance sur la technologie, nourris par les images scientifiques et anticipant ses découvertes. La science-fiction est de ce point de vue un champ d’expression extraordinaire. Dans son article intitulé
 « La littérature de l’âge de la science » dans le catalogue 
de l’exposition « Science-Fiction »6 réalisée par Harald Szeemann à la Kunsthalle de Berne en 1967 et présentée au Musée des Arts Décoratifs à Paris dans la foulée, Demetre Ioakimidis commente le déplacement du champ de compétence de la science-fiction à mesure que les progrès scientifiques conquièrent ses territoires. « La science-fiction est dépassée » lit-on dans le Figaro du 25 mars 1965, « Il lui faudra trouver autre chose ». « La science-fiction n’est pas seulement la littérature de la confiance béate en la science : elle est aussi celle des mises en garde et des interrogations. » poursuit l’auteur. La sciencefiction s’intègre à présent sans difficulté dans le champ de l’art notamment par le biais des médias qu’elle emploie. Un genre plus ou moins fictionnel de narration fusionnant utopie et dystopie. L’exposition des Arts Décoratifs s’interrogeait sur la culture science- fiction tout en croisant différents champs de la création tels que le cinéma, les jouets, la littérature et l’affiche mais aussi les arts plastiques. Il est alors fascinant de considérer le nombre d’artistes de cette époque, marqués et imprégnés de cette culture spatiale et qui intègrent et traduisent cette esthétique technologique et futuriste. Étaient présentées dans cette exposition des œuvres aux titres évocateurs d’Agam, d’Erro, de Paul van Hoeydonck cité plus haut, de Piotr Kowalski (Manipulateur 3,1967), de Roy Lichtenstein (This must be the place, 1965), de Bernard Rancillac (La conquête de la lune, 1966), de Martial Raysse (Je pilote l’avion- fusée X-15, 1963) ou encore de Takis (Téléphota IX, 1966), pour n’en citer que quelques-uns. Les transports, les moyens de communication, le cosmos, la lune, l’architecture lunaire, tous ces thèmes illustraient déjà les livres de Jules Verne, puis les films tels que Metropolis de Fritz Lang et Barbarella de Roger Vadim à ce détail fascinant près que l’apparence de ces œuvres se nourrit abondamment de l’esthétique et des technologies propres à leur époque. Cette exposition avait ainsi pour problématique inconsciente d’illustrer à quel point le Space
(6) Science-Fiction, (catalogue d’exposition) « Science-Fiction », Paris : Musée des Arts Décoratifs, 1967
Age avait contaminé tous les champs de la création. Tant d’exemples étaient imprégnés de cette culture, de la robe plaquée d’aluminium de Paco Rabanne (1966), des robes futuristes d’André Courrèges ou de la sculpture Cape réalisée pour le lm Où êtes-vous Polly Maggoo de William Klein par ailleurs présentée dans l’exposition – ce « vêtement de l’avenir en métal » créé par les frères Baschet et Xavier de La Salle. Les Chauffeuses Djinns d’Olivier Mourgues (1964-65) installées dans les salons d’une station orbitale de 2001 l’Odyssée de l’Espace auraient pu compléter ce parcours ainsi que l’Op Art et le Cinétisme avec notamment la passion de Victor Vasarely et de Nicolas Schoeffer pour la lumière, le mouvement, la vitesse…
Le succès d’Apollo 11 a toutefois provoqué un changement dans les esprits. Tous les efforts de conquête et les financements engloutis dans cette course trouvaient leur aboutissement dans l’alunissage américain de 1969. La critique et la prise
de recul quant au sens et aux moyens réels déployés se
sont alors imposées. Considérations sanitaires, culturelles, philosophiques… L’enthousiasme cède quasi simultanément la place dans la culture populaire à l’angoisse. Deux mois avant le premier pas sur la lune, Michael Crichton publie The Andromeda Strain, un ouvrage qui évoque au sens propre le caractère anxiogène et potentiellement dangereux de l’envi- ronnement extra-terrestre par l’introduction sur Terre d’une bactérie tueuse. Les mises en quarantaine étaient d’ailleurs systématiques au retour de l’Espace avant que la lune ne fût jugée stérile de toute bactérie nocive.
Au même moment, Space Oddity de David Bowie ne célèbre pas l’ouverture des horizons, mais la perte de soi dans le cosmos tandis qu’en 1973, Pink Floyd métaphorise The Dark Side of the Moon. « Now it’s time to leave the capsule if you dare (…) / Can you hear me, Major Tom? / Can you hear And I’m oating around my tin can / Far above the Moon / Planet Earth is blue / And there’s nothing I can do. »7
(7) « Maintenant il est temps de quitter la capsule si tu l’oses (…) / Major Tom, vous m’entendez ? / Vous m’entendez… Et je otte autour de ma boîte de conserve / Loin au-dessus de la lune / La planète Terre est bleue / Et il n’y a rien que je puisse faire ».
Le cosmonaute de la chanson de Bowie doit faire face à un problème technique et se résout à son sort – comme la dépouille de Frank Poole passivement en dérive dans le lm de Kubrick – celui d’errer dans l’espace vers une n incer- taine, la liaison avec la Terre étant perdue.
C’est aussi avec la distance et les premières images de la Terre et la prise de conscience de la dif culté à réaliser dans un avenir même proche une colonisation ne serait-ce que mar- tienne, que la Terre a commencé à être perçue dans la fragilité de son écosystème, donnant naissance à une conscience éco- logique. Les enthousiastes reportent sur Mars les espoirs d’une prochaine conquête mais ces projets divers font l’objet de nombreuses critiques. Ces questionnements continuent d’in uer sur les rapports de l’homme à l’espace et au temps car il s’agit peut être de la n des vols habités et du triomphe de la robotique et des sondes automatiques. Ces fantasmes et problématiques de conquête et d’aventure restent cependant présents dans le travail de nombreux artistes de même que les angoisses et les traumatismes tels que l’explosion des navettes Challenger et Columbia en 1986 et 2003. De la même manière, le fantasme du tourisme spatial qui a débuté en 2001 avec le vol du premier touriste à bord d’un Soyouz pour rejoindre
la Station Internationale donne un autre visage à l’aventure spatiale, ses satellites militaires, l’observation satellitaire, la marchandisation de l’Espace… L’incommensurable, l’intangible, l’existence potentielle d’autres formes de vie et ce que représente l’échelle d’une vie humaine constituent autant de thèmes que l’art continue encore aujourd’hui d’explorer – toujours selon ses propres règles et son sens de la liberté. Jean Cocteau entendit un jour le mathématicien, physicien et philosophe Henri Poincaré8 proclamer que « les poètes avaient ‘bien de la chance’, mais qu’on ne les croyait pas, faute de preuve. » C’est que, selon l’intarissable artiste qui signait d’une étoile, « un poète est libre de ne pas suivre les rails de la science ». Cette réponse constitue un savoureux écho à Albert Einstein qui estimait que l’imagination est plus importante que le savoir.
(8) Cocteau, op. Cit.
Après cette fascination naturelle et cet enthousiasme pour la conquête, dans un contexte d’affaiblissement et de mutation des idéologies et d’une dilution des enjeux nationaux eux- mêmes dépassés par la mondialisation, le rapport des artistes et de la culture populaire avec la conquête spatiale s’est perceptiblement modifié, mais les questions demeurent
les mêmes. Les recherches scientifiques se poursuivent, nourrissant les fantasmes actuels qui se reportent sur ces
« Nouvelles Terres » appelées « exoplanètes », tandis que
les résultats d’analyses tels que ceux obtenus de la comète Tchouri par la sonde Philae trouvent des molécules pouvant potentiellement expliquer l’apparition de la vie sur terre par… l’Espace, nourrissant la panspermie déjà évoquée au Vème siècle avant notre ère par Anaxagore. « D’où venons-nous ? Que sommes-nous ? Où allons-nous ? » Ces questions qui restent par essence les mêmes que celles que se posait Gauguin demeurent intactes. Yves Klein résumait par ailleurs en 1959 cette promesse de l’espace en ces termes9 : « Et je pense pouvoir dire avec bon sens ce soir, que ce ne sera pas avec des rockets, des spoutniks ou des fusées, que l’homme réalisera la conquête de l’espace car, ainsi, il resterait toujours un touriste de cet espace ; mais c’est en l’habitant en sensibilité, c’est-à-dire non pas en s’inscrivant en lui mais en s’imprégnant, en faisant corps avec la vie elle-même qu’est cet espace où règne la force tranquille…».
Le ciel a eu beau devenir au XVIème siècle grâce à Giordano Bruno non plus un écran de projection dont la Terre occupait le centre, mais un volume d’une profondeur sans n peuplé d’une infinités d’étoiles et de mondes, il reste pour l’homme une surface de projection de ses espoirs et de ses peurs. Quoi de mieux que l’imagination d’un artiste pour l’habiter ?

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