Rodrigo Matheus, « A Thale in a Thousand »

Objet est un terme qui se rapporte à ce qui existe en dehors du sujet mais qui est pensé par ce dernier. Il peut désigner un concept ou une idée mais il désigne aussi plus couramment des choses inanimées et de petite dimension. Quand cet objet tend à se charger d’une histoire commune et partagée, propre à une génération ou à une société – on tend alors à lui prêter une force qui le dépasse, par ce pouvoir de suggestion même. C’est précisément cet inconscient collectif que Rodrigo Matheus cherche à atteindre quand il propose ses installations constituées d’objets prélevés, associés et exposés, mais rarement transformés. Il ne s’agit pas ici d’une application concrète d’une doctrine animiste mais d’un procédé légitime d’expression et de la volonté de l’artiste de provoquer, de nouer et de solliciter des récits concrets qui émaneraient de chacun de ces objets ainsi que de leur combinaison. Il y a bien sûr d’un côté l’argumentaire narratif et inconscient de ce que ces objets représentent pour l’artiste, mais aussi l’impact et les émotions qui surgissent dans l’esprit du spectateur, reconnaissant là ou là des outils, des objets familiers, comme resurgissant de leur quotidien ou de leur enfance. La banalité de tel objet vient rappeler le quotidien pour ne pas dire le contexte social et les pratiques culturelles du spectateur, tandis que l’absence de familiarité avec tel autre objet agira avec le décalage de l’incongruité, à la manière d’un outil dont l’usage se serait perdu car il relèverait d’un mode de vie caduque, oublié (outils spécifiques à des branches de métiers, ustensiles vaguement cultuels chargés de dévotions pour les uns, absolument insignifiant pour d’autres).
Rodrigo Matheus propose des installations et des sculptures, ou encore pourrait on parler de collages poly-dimensionnels – on parle aussi d’environnement. Son œuvre flirte avec l’idée du ready-mades mais il ne s’inscrit pourtant ni dans la logique des objets déplacés de Marcel Duchamp non plus que celle des combine paintingsde Robert Rauschenberg : Rodrigo Matheus choisit d’associer des objets prélevés dans le réel à la façon d’un rébus dans l’espace ou des pions d’un jeu d’échec, dont l’ordonnancement évoquerait une partie en cours dont chacun posséderait l’autorité requise pour se livrer à une exégèse, toujours personnelle et cathartique.
Le principe expressif d’un objet inanimé, associé au contexte permettant de définir la nature de l’interprétation, impose ici l’idée d’un accès métonymique au récit. Les fragments importés de la réalité évoquent, entre autres symboles, des métiers et donc des individus anonymes et leurs activités. Un balai, des accessoires de photographe, un casque d’ouvrier sont une mise en exergue d’acteurs habituellement invisibles et pourtant fondamentaux pour l’économie.
Le dialogue entre ces objets est facilité par le procédé de la personnification. Aucun élément facile, provocateur, séduisant ou polémique n’est proposé par l’artiste. Celui-ci guette dans son environnement immédiat, sinon celui des autres, dans les brocantes ou encore dans la rue, il observe et écoute ce que ces formes et leurs usures lui racontent.  Il croise – au sens propre – le chemin de ces objets, souvent d’ailleurs des rebus, abandonnés, témoins silencieux des mutations, des changements et des transformations de la société. L’action paraît simple puisqu’il prélève, emprunte, déplace… et laisse la narration se recomposer d’elle-même.
A Tale in a Thousand– titre de l’installation principale – exprime naturellement ce potentiel narratif intrinsèque des œuvres. Cette faculté inspire par ailleurs à l’artiste l’idée qu’il s’agit d’une installation performative et il souligne volontiers la performance à laquelle se livrent les objets. La seconde installation située sur la mezzanine est plus évidente encore, puisqu’il s’agit de main en train de mener des actions, de tenir d’autres objets comme des gants, des lanières, des outils…
Leur puissance expressive est par ailleurs activée par l’environnement immédiat, qu’il s’agisse d’un contexte dépouillé tel que le white cube ou de l’architecture bourgeoise et ornée d’un hôtel particulier ou d’un palais. Une véritable pudeur s’exprime dans le travail et la démarche de Rodrigo Matheus. Avec une simplicité et une certaine économie de moyens, les objets sont fixés à des bras métalliques suspendus aux rails du dispositif de lumière intégrée dans l’architecture. Son œuvre n’en possède pas moins une forte portée symbolique sinon politique, et c’est encore une fois le contexte qui dicte en partie le champ d’interprétation et son vocabulaire.
Parce que le Brésil traverse aujourd’hui un contexte difficile, le contenu de cette installation ne peut être sans impacte sur les interprétations que l’on peut livrer de l’œuvre. Rodrigo Matheus confiait que d’exposer dans une Ambassade n’était pas anodin. La Casa Brazil de l’Ambassade du Brésil à Londres est un environnement « territoire » qui se révèle par ailleurs être le pays d’origine de l’artiste né à Sao Paolo. Toute présence de l’art en un tel espace ne peut éviter des résonnances politiques concrètes, et il est impossible pour ce dernier, par ailleurs touché personnellement, comme tous brésiliens, des difficultés actuelles de son pays, de ne pas assumer une interprétation politique et sociale immédiate de son œuvre.
Pour en parler, Rodrigo Matheus emploie l’image d’un carrousel. Le spectateur traverse les salles et est entouré d’objets volants qui semblent en circonvolution au dessus de la tête. Le circuit ne connaît pas de commencement, ni de fin. La théorie du temps cyclique pourrait être ici évoquée, cette vision non linéaire du temps qui conduit l’histoire à se répéter sans fin en forçant l’humanité à revivre continuellement les mêmes cycles répétitifs.
Cependant « A Tale in A Thousand » semble s’intéresser au détail en redonnant une place prépondérante à l’individu et à son propre rôle au sein de ce métarécit. Cette vision de l’histoire, n’est cependant pas nécessairement une reconduction de cycles identiques, mais des constantes politiques et économiques qui viennent mettre en évidence la fragilité des individus à la fois broyés et absorbés par la société. On entend souvent dire du travail de Rodrigo Matheus qu’il fait entrer les histoires individuelles et l’Histoire en résonnance avec les environnements et les cultures qui accueillent sa pratique artistique. En prélevant ces objets abandonnés ou invisibles et en leur donnant une tribune, il se fait le chaman des sociétés qui l’accueillent, dont récemment l’Amérique du Sud, du Nord ou encore l’Europe. Cette visibilité dévoilée leur permet de frapper l’inconscient du spectateur et l’invitent à s’interroger sur la place qu’il occupe lui-même dans cet environnement immédiat, temporel et social.
Les critiques relèvent aussi fréquemment la capacité de Rodrigo Matheus à engendrer un dialogue captivant entre ses œuvres et l’architecture qui les accueillent. L’inscription de ses installations dans l’espace contient toujours une forme de tension sémantique et formelle à laquelle vient s’ajouter un sens de l’équilibre. C’est probablement que l’artiste pense ses agencements comme un chef d’orchestre pense son ensemble instrumental. Il propose un récit de civilisation, une chanson de geste, le déroulement d’une saga qui contient, à la façon dont les contes de fées – qui ont tous plus ou moins les mêmes sources populaires mais autant d’incarnations que de pays – une racine commune dans la psyché et les psychoses des spectateurs. Il réussit cependant à harmoniser l’ensemble des récits pour présenter, sans chaos ni exhibitionnisme, une vision sans concession mais sobre et cohérente des mutations de la société. Rodrigo Matheus semble interroger la pertinence d’un système dont le succès collectif ne fonctionne pas immanquablement dans le respect du bonheur individuel.
Matthieu Lelièvre, juin 2016
———— english
Text published in the exhibition catalog of « What Separates Us », about Rodrigo Matheus’s work at the Embassy of Brazil in London, curated by HS Project 
Object is a term that refers to what exists outside the subject but is thought by it. It may refer to a concept or an idea, but also commonly refers to inanimate and small things. When this item tends to take on a common and shared history, specific to a generation or a society – one tends to give it a force that exceeds it, because of its power of suggestion. It is this collective unconscious that Rodrigo Matheus tries to reach when he presents his installations built with collected items, combined and exposed, but rarely transformed. It is not really about a concrete application of an animist doctrine but a legitimate method of expression and the will of the artist to provoke, build and solicit concrete stories that emanate from each of them as well as their combination. There is of course on one hand the narrative and unconscious argument of what these objects mean to the artist, but on the other the impact and emotions that arise in the mind of the viewer, recognising here and there tools and familiar elements, such as those from our daily life or childhood. The banality of such objects reminds us of everyday life, not to mention the social context and cultural practices of the viewer; while the lack of familiarity with another object will act as an incongruous disparity, in the manner of a tool whose purpose has been lost, as it would correspond to a forgotten lifestyle (specific tools of trades, religious utensils charged with devotion for some, absolutely insignificant to others).
Rodrigo Matheus proposes artistic installations and sculptures, – we could even speak of poly-dimensional collages – also called environments. His work plays with the idea of ​​ready-mades but does not refer to the logic of displaced elements like Marcel Duchamp nor to Robert Rauschenberg’s combined paintings: Rodrigo Matheus chooses to associate the objects taken from reality in the manner of a rebus in space or pawns in a chess game, whose composition evokes an on-going game in which everyone possess the ability to engage in exegesis, always personal and cathartic. The expressive principle of an inanimate object, associated with the context allowing to define the nature of interpretation imposes the idea of ​​a metonymic access to the story. Fragments imported from the surroundings evoke, among other symbols, trades and therefore anonymous individuals and their activities. A broom, photographer’s accessories, a worker’s helmet, all are witnesses of usually invisible characters and yet fundamental for the economy. The process of personification facilitates the dialogue between these fragments of reality. No easy element, provocative, seductive or controversial is proposed by the artist. He lurks in its immediate environment, if not that of others, in flea markets or on the streets, he observes and listens to these forms and what their wear tells him. He crosses – literally – the path of these elements, sometimes also of trash, abandoned, silent witnesses of mutations, changes and transformations of society. The action seems simple as he takes, borrows, moves … and leaves the narration to recompose itself. A Tale in a Thousand – title of the main installation – naturally expresses the intrinsic narrative potential of the works. This ability also inspired the artist with the idea that this is a performative installation. He willingly emphasises “performance” in which the objects engage. The second work located on the mezzanine is even more evident, since these are hands that are taking actions, holding other items such as gloves, straps, tools…
The immediate environment also activates their expressive power, be it a hollowed context such as the white cube or bourgeois and decorative architecture of a mansion or a palace. A real modesty is expressed in the work and approach of Rodrigo Matheus. With simplicity and a certain economy of means, the objects are attached to metal arms hanging from the tracks of the integrated track lighting system mounted on the ceiling; nonetheless his work possesses a highly symbolic if not political meaning, and it is again the context that dictates, in part, the scope of interpretation and vocabulary. Because Brazil is going through difficult times, the contents of this installation cannot be without impact on the interpretations that the work can deliver. Rodrigo Matheus acknowledges that showing his work in an Embassy is not without meaning. The Sala Brasil in the Brazilian Embassy in London is a « territorial » environment that is also the homeland of the artist, born in Sao Paolo. Any presence of art in such a space cannot avoid concrete political resonances, and it is impossible for the artist – also affected personally, like every Brazilian, by the current difficulties of his country – not to take responsibility for immediate political and social interpretations of his work.

To talk about this, Rodrigo Matheus uses the image of a carousel. The viewer walks through the halls and is surrounded by flying objects that appear in convolution above his head. The circuit knows no beginning or end. The theory of cyclical time could be mentioned here, this non-linear vision of time that leads history to repeat itself endlessly forcing humanity to continually relive the same repetitive cycles. However, A Tale in A Thousand seems interested in detail by giving a prominent place to the individual and his own role in this meta-narrative. This view of history, however, is not necessarily a continuation of identical cycles, but political and economic constants that highlight the fragility of individuals, crushed and absorbed by society. We often read that Rodrigo Matheus’s work brings particular stories and History in resonance together with the environment and cultures that host his artistic practice. By taking these abandoned or invisible objects and giving them a platform, he becomes a sort of shaman. This new visibility allows them to hit the subconscious of the viewer and invites him to question his own place in the current environment, temporal and social.

Critics also frequently note Rodrigo Matheus’s capacity to create a captivating dialogue between his works and the architecture hosting them. His installations in the space always contain a form of semantic and formal tension to which is added a sense of balance. It is likely that the artist imagines his arrangements as a conductor does his instrumental ensemble. He offers a tale of civilisation, a “song of heroic deeds”, the unfolding of a saga, which contains, as fairy tales do – all of which have more or less the same popular sources but many incarnations according to the countries – common roots in the psyche and psychosis of the spectators. Nevertheless, he manages to harmonise all the stories, to create without chaos or exhibitionism, a sober and coherent vision of the changes in society. Rodrigo Matheus seems to question the relevance of a system whose collective success is not invariably achieved in respect to individual happiness.
Matthieu Lelièvre, June 2016

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