Emmanuel Riviere / Bruce Conner @ Maëlle Galerie

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Avec Le Bruit de, Emmanuel Rivière capture l’une des formes les plus extraordinaires de la déflagration du « Baker test » du 25 juillet 1946. Bruce Conner s’en était saisi en 1976 et son film intitulé Croasroad reprenait une partie des enregistrements réalisés lors des tests sous-marins de bombes nucléaires réalisés dans l’atoll Bikini, quelques mois après l’explosion des bombes à Hiroshima et Nagasaki. Ces images et l’événement ont été retransmis dans les médias et à la radio, constituant autant d’images destinées à montrer la force de frappe américaine à l’entrée de la Guerre Froide, rejoignant la documentation des Jeux Olympiques de Berlin par Leni Riefensthal, ou encore des films soviétiques contemporains sur la liste des usages les plus efficaces du cinéma à des fins de propagande. Des moyens extraordinaires ont été déployés pour réaliser à l’aide de plus de 700 caméras un maximum de photographies et d’enregistrements, d’angles, de prises de vues, faisant de ces explosions l’un des événements les plus photographiés de l’histoire.
Du champignon atomique surgissent des couronnes d’épines et ces cercles effroyables et quasi-christiques menacent de leurs pointes autant qu’ils fascinent. Emmanuel Rivière, en ayant recours à la forme de l’empreinte qu’il a par ailleurs appliqué à des objets ethnographiques ou encore des masques africains, matérialise cette sculpture éphémère qui n’a existé que l’espace de quelques secondes. C’est précisément ce rapport du fragment temporel et de la violence inouïe qui interpelle le plus : La destruction de toute vie en une fraction de seconde par l’arme atomique impose au spectateur une fascination morbide et hypnotique que la photographie puis la sculpture viennent prolonger.
Au-delà de l’inépuisable symbolique du cercle – de la renaissance à la complétude – la persistance de la forme et de l’œuvre d’art mais aussi la relation entre l’idée et son incarnation de Le Bruit de semblent se mesurer aux Smoke Rings (Model for Underground Tunnels), 1979, de Bruce Nauman, composés de deux cercles de plâtres dont les nuages de fumées lourdement plaqués au sol restent prisonniers de leur matérialité. C’est en contrepoint fascinant que l’œuvre d’Emmanuel Rivière vient défier ce paradoxe de la matière car c’est en sculpteur qu’il donne à la technique de l’empreinte une réelle autonomie. Une photographie de l’explosion de la bombe a été traduite dans une forme modelée (par la suite détruite) dont il ne reste que le moule, formé en négatif.
L’empreinte offre au spectateur le sentiment de pouvoir – même de façon illusoire – arrêter le temps, de faire un arrêt sur image afin de mesurer la gravité ce que qui pourrait se galvauder en spectacle. Ce principe semble rappeler les vides laissés dans la lave et la poussière par les corps des habitants de Pompéi et d’Herculanum dont ont émergées près de deux millénaires plus tard les silhouettes. Telle la rage du Vésuve, cette puissance atomique peut produire une énergie dont la violence dépasse l’entendement.
Les sculptures d’Emmanuel Rivière ne sont pas nécessairement une plaidoirie contre l’armement ou une condamnation de la destruction systématique de l’environnement mis au supplice par la technologie humaine. La confrontation avec les images de Bruce Conner, qui a milité pour faire déclassifier et diffuser ces images, invite à cette interprétation mais semble au-delà, vouloir tester l’impact des formes de représentation sur la capacité de l’esprit à penser la démesure.
Matthieu Lelièvre
11 avril 2017

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