No Lifeguard on Duty

(texte du catalogue de l’exposition de Florian Viel, lauréat de la 11eme Biennale de la Jeune Création à la Graineterie de Houilles. Commissariat : Maud Cosson, 2017. )

Texte par Matthieu Lelièvre

Un coucher de soleil, deux paraboles, trois noix de coco, un store, une cabane, une bouteille de jus de fruit, une cosse, un petit lézard, un bureau… Cet inventaire pourrait être un hommage à Jacques Prévert, mais il s’agit du champ lexical d’un monde tropical que dévoile Florian Viel, entre expérimentation et restitution. Le jeune artiste décompose ce qui semble incarner pour lui-même et l’inconscient collectif cet univers spécifique à la fois séduisant et dangereux. En créant des associations d’objets au service d’une démystification des clichés et des idées reçues, il semble aussi partager le récit d’un voyage personnel. Dans l’exposition No Lifeguard on Duty, il challenge ses propres repères et livre au spectateur une psychanalyse imagée et tridimensionnelle de soi-même et de l’autre. Ce ne serait pas le premier artiste à parvenir à comprendre que l’expérience du voyage dépasse largement l’ego pour atteindre des questions humaines profondes, passées, présentes et futures, mais il le fait en plaçant l’objet au cœur de sa réflexion, dans une logique quasi-muséographique.

La valse des collections muséales ethnographiques et extra-européennes en France aux XXe et XXIe siècles est assez caractéristique de cette difficulté d’approche de ces cultures et de leur étude, de leur compréhension mais aussi de de leur transmission. La pluralité des approches compose une fascinante histoire des collections : de la brutalité de l’exposition coloniale de 1931 à Paris, du Musée de l’Homme et du muséum d’histoire naturelle, des tentatives ethnographiques à celle du Musée des Arts et Traditions Populaires, et leurs avatars contemporains du musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée et le Musée du Quai Branly Jacques Chirac, sans parler du Musée national de l’histoire de l’immigration, toutes ces tentatives illustrent d’un point de vue patrimonial les différentes écoles pour approcher ce sujet complexe de l’autre et de soi-même. L’exposition mise en scène par Florian Viel pourrait être, à l’instar du musée de l’Aigle de Marcel Broothaers, auquel le jeune artiste avait déjà rendu une forme d’hommage avec son musée de l’Ananas, une proposition destinée à analyser ce que l’objet permet de comprendre du monde, en particulier par l’effet qu’il produit sur l’inconscient collectif. Les différentes sections de son exposition sont constituées d’allers et retours constants et intenses entre des points de vue extérieurs, intérieurs, publics ou personnels, des a priori ou des références plus ou moins discrètes. Loin d’être supposément didactique comme un musée, il s’agit au contraire d’une immersion sensorielle et mémorielle, comme pour stimuler l’inconscient du visiteur où l’objet ethnographique y rencontre l’œuvre d’art comme dans Le Feu dans la cheminée qui serait à ce titre une belle synthèse de sa démarche convoquant Dürer, l’objet scientifique et la flore tropicale.

Ce n’est cependant pas avec le mot exotisme qui, depuis Victor Segalen, a repris son sens premier de description de l’altérité, que Florian Viel caractérise cette expérience, mais par le mot tropicalisme. Exotikos signifie « étranger » en grec, et ce mot est, pour l’artiste, trop marqué par le préfixe « exo- » faisant référence « au dehors ». Il signifie en français dès l’époque moderne ce qui était originaire de l’étranger et importé en Europe, mais son sens s’élargit vers le milieu du XIXe siècle pour définir globalement ce qui vient de l’étranger et ce qui s’y trouve. Ce mot recouvre cependant deux tendances à l’évasion et au pittoresque, ce qui implique une vision bien subjective. Il exclut donc l’usage de ce mot pour parler de son travail, préférant l’inscrire dans le concept du « Tropicalisme ». Le Tropique vient du solstice, ce qui en fait un concept astronomique beaucoup moins évident à conceptualiser géographiquement, au-delà des deux parallèles équidistants à l’Équateur. Nombreux sont les scientifiques qui ne lui reconnaissent aucune réalité géographique et le tropicalisme est alors aussi abstrait que l’exotisme. À travers ses sculptures, photographies et installations, ainsi qu’à travers une connaissance personnelle et une approche sociologique économique et culturelle de son sujet, Florian Viel vient au contraire en affirmer la réalité.

DU FANTASME AU CLICHÉ

À travers les nombreuses typologies d’objets, de la sculpture à l’environnement en passant par la reconstruction d’intérieurs évoquant le foyer, le travail ou le jardin, Florian Viel joue avec de nombreuses idées reçues, ainsi qu’avec des concepts largement véhiculés par les médias, les marques, l’édition et la culture au sens le plus large possible. Il exploite et détourne souvent les produits d’un capitalisme flirtant avec les clichés pour rendre le produit désirable, au mépris de toute réalité. Il illustre la façon dont s’impose la pensée unique et généralisante de l’occident et dévoile grâce à l’absurde le caractère beaucoup plus complexe de cette réalité.

Tout d’abord vient le fantasme. Combien de publicités pour des agences de voyages, des boissons, des assurances où n’importe quel autre produit n’ont pas exploité à l’envie le bleu d’un ciel immaculé se fondant dans une eau aussi limpide que le sable est clair et propre. Le Bureau des Fantasmes : Unité des Voyages est de ce point de vue une œuvre aussi truculente que fascinante de l’artiste dont les œuvres consistent souvent en une incarnation aigre-douce attaquant le spectateur précisément par cette séduction acidulée, comme une fleur tropicale à la fois sublime et vénéneuse, car ces formes douces et ces couleurs chatoyantes cachent bien autre chose. Le spectateur se rend compte que l’artiste joue de la capacité du premier à vouloir être séduit. Ce plaisir premier de la forme et de la contemplation cache bien différents niveaux d’interprétations qui peuvent induire un malaise. Ce Bureau des Fantasmes réunit avec malice l’impératif du travail avec le plaisir du farniente sur la plage. Avec la même démarche apparente que ces publicités des années 80 dans lesquelles le col blanc était arraché à son activité tertiaire et se retrouvait le pantalon retroussé et les pieds nus dans le sable, il transporte et fusionne les décors. Mais la démarche qui n’est pas sans rappeler la fameuse installation de Marcel Broodthaers, Monsieur Teste (1975), est bien cinglante et le rêve s’achève aussi immédiatement que l’illusion se trahit. L’installation se trouve dans une cave, la lumière est artificielle et le bureau est contenu dans une forme de cage.

Le fantasme, nourri d’inconnu, prend naturellement corps dans le cliché, cette idée reçue non vérifiée qui s’arrête la plupart du temps au lieu commun. Le second nourrit le premier, quel qu’en soit le sens renouvelant avec lui le préjugé d’abord, et le désir ensuite. Chemise à fleur, plages, bikini, pagne végétal et ukulélé sont autant d’icônes des tropiques qui prirent forme au XXe siècle avec la culture Tiki, une des sources et cibles de l’artiste. Cette mode ne doit à la Polynésie qu’un héritage relativement indirect car c’est à travers les contacts que les Américains ont eu de la culture polynésienne qu’ils ont, motivés par leur proximité avec Hawaï et les voyages dans le Pacifique Sud des soldats lors de la Seconde Guerre mondiale, décliné toute la thématique à des commerces, restaurants, musique ou encore décoration. Ils ont littéralement créé un marketing du tropical ciblé sur un segment de consommation. Ce décalage est omniprésent jusque dans les produits alimentaires puisque, comme l’illustrent plusieurs sculptures et néons, notamment Arômes Artificiels (Goût Tropical), où l’on en vient parmi les multiples colorants artificiels à même oublier de se demander quel goût naturel les boissons tropicales sont-elles bien supposées avoir ?

Cette simple anecdote illustre le manque de connaissance patent vis-à-vis du tropical. Cela pourrait prêter à rire si ce n’était pas le symptôme d’une incompréhension beaucoup plus violente dans ses effets, à savoir la légitimation passée et potentiellement présente de l’exploitation, des colonisations et la négation des cultures vernaculaires. L’inconscient des anciens empires se nourrissait de fantasmes sur l’au-delà de leurs frontières. Mais dans ce que l’écrivain antillais Édouard Glissant appelle l’empire universel, l’inconscient est devenu ignorance. Les clichés et les fantasmes des produits commerciaux n’en sont qu’un épiphénomène, mais Florian Viel est trop conscient de la réalité économique, sanitaire, et l’urgence à comprendre l’autre pour que ses œuvres ne soient pas exemptes de résonances politiques.

DE L’ANTROPOPHAGISME AU TROPICALISME

Avant de poursuivre sur les résonances politiques, il faut considérer un autre chapitre intéressant de l’émergence d’une tendance tropicale qui n’aura pas été sans conséquences sur l’indépendance mais aussi l’épanouissement d’autres stéréotypes. Simultanément à la culture Tiki évoquée plus haut à la fin des années 1920 apparaissaient dans différentes régions tropicales des mouvements intellectuels destinés à revendiquer et soutenir une identité propre, notamment au Brésil avec Oswaldo de Andrade. Son Anthropophagite Manifesto (Manifeste anthropophagique), a joué sur fond d’une stratégie d’émancipation un rôle essentiel dans les théories culturelles d’Amérique latine, sur la définition de la pensée postcoloniale et la circulation des influences artistiques. Le principe même d’appropriation est au cœur du concept d’anthropophagie. Le Manifeste d’Oswaldo de Andrade définissait la culture brésilienne comme une entité dévorant toutes les formes de valeurs étrangères afin de créer sa propre identité1. Ce même Brésil qui fut à l’origine du concept de « Tropicalisme » en tant qu’identité propre, rejetant à la fin des années 1960 le nationalisme et la musique populaire pour incorporer à nouveau d’autres courants. Cette scène, qui trouva un large écho international, n’est pas du tout étrangère à la façon dont le regard européen s’est depuis les années 1970 transformé en Europe. L’œuvre englobante de Florian Viel, ses peintures murales, ses néons mais aussi l’installation Jardin d’hiver, retranscrit le caractère foisonnant, puissant et indépendant de cette identité. Mais l’ironie n’est jamais loin dans son propos car s’il célèbre cette indépendance, il y a toujours un twist dans ces symboles stylisés floraux ou animaliers transcrits dans des ambiances psychédéliques qui induit une torsion de la réalité d’autant plus évidente qu’elle ne nous parvient que de façon fragmentaire et caricaturale.

C’est précisément cette perception qui s’est installée dans les années 1970 et 1980 à travers l’exportation culturelle notamment Latino-Américaine, d’une certaine idée des tropiques. À ce propos, les Carénages, titre de sculptures évoquant des becs de toucans, relèvent d’une logique d’extraction d’un stéréotype de la civilisation tropicale appliquée au produit industriel. Rien ne se crée, rien ne se perd, tout se vend, serions-nous tentés de dire.

La revendication culturelle est un phénomène complexe et souvent élitiste, néanmoins, le manifeste anthropophage et les tentatives qui suivirent ont eu le mérite de mettre en avant la vertu d’un métissage développé parallèlement par Édouard Glissant, si présent dans le travail de Florian Viel.

LA CRÉOLISATION DU MONDE

« La créolisation [selon Édouard Glissant], c’est un métissage d’arts, ou de langages qui produit de l’inattendu. C’est une façon de se transformer sans se perdre. C’est un espace où la dispersion permet de se rassembler, où les chocs de culture, la disharmonie, le désordre, l’interférence deviennent créateurs2. »

La pensée archipellique développée par l’écrivain a fortement marqué la démarche artistique de Florian Viel, en particulier quand il exprime l’idée que « l’archipel offre un modèle de diffusion chaotique de l’art et de la pensée du tremblement, sans uniformisation, au contraire à travers la créativité poétique. »3. Florian Viel reprend à son compte l’idée que cette démarche – « Archipel » était d’ailleurs le titre de son exposition au CRAC de Sète en 2014 -, lui permet de transformer une banale aptitude à voir en une démarche intellectuelle révolutionnaire. L’idée fondamentale est que le point de vue est exercé depuis un archipel parmi d’autres, ce qui permet de ne mésestimer aucun « petit bout de terre » tout en garantissant la vue sur la Caraïbe entière. Cette question est essentielle aujourd’hui car Édouard Glissant comme Victor Segalen craignaient une fusion des cultures dominantes, où tout se mélangerait. Un marasme naîtrait avec l’érosion et l’effacement puis la disparition de civilisations aux profits d’autres, forcément plus simples, plus expansives, mieux véhiculées. Claude Lévi-Strauss ne relevait-il pas déjà dans Tristes Tropiques que « L’humanité s’installe dans la monoculture ; elle s’apprête à produire la civilisation en masse, comme la betterave. Son ordinaire ne comportera plus que ce plat. »4

Face à cette globalisation appauvrissante, ces auteurs célèbrent la force des cultures vernaculaires et leur capacité à se transformer et à s’enrichir de l’autre sans pour autant disparaître. C’est en tout cas ce qu’Édouard Glissant appelle la Mondialité faisant face à la Mondialisation. Une vision positive d’un avenir où l’on se construit dans l’ouverture, une plaidoirie pour le « Tout Monde », la construction de l’identité complexe à racines-rhizomes.

Cette critique de la méconnaissance du monde tropical a été en partie aiguisée chez Florian Viel par ses lectures du botaniste Francis Hallé5 qu’il cite volontiers6. Derrière les questions politiques et économiques de l’exploitation de ces régions, notamment à travers les colonisations, c’est une véritable négation de la richesse humaine et une perte irréparable qui a pris place. Francis Hallé déplore ce que l’humanité a perdu à avoir transformé, soumis à la logique (fondamentalement économique) de l’Occident, ces peuples qui pouvaient développer avec leurs propres rationalité et ressources des schémas de développement et d’équilibre de vie utiles à tous, notamment face aux ressources naturelles, sans parler de la beauté et de la richesse de leurs propres cultures.7

Si Édouard Glissant notait le refus en France de vouloir s’enrichir de la diversité, qu’elle imposait une « intégration et l’assimilation des immigrés, c’est-à-dire à l’érasement de leurs cultures »8, son œuvre et sa démarche pourraient être vues comme une forme de plaidoirie à devoir aller vers l’autre, à comprendre et à intégrer les idées. Il célèbre la tendance naturelle que l’on a à s’enrichir des univers étrangers mais aussi à assumer ce désir et c’est à travers ce second degré quasiment militant que Florian Viel pointe lui aussi ce manque de connaissance et l’autosatisfaction dans laquelle l’opinion est solidement installée, ainsi que les dangers de suprématisme qui peuvent être engendrés par ce manque de compréhension, de curiosité ou de respect.

Claude Lévi-Strauss a de même été particulièrement réaliste dans son étude ethnographique sur les « apports » de l’Occident au point d’estimer que « ce que d’abord vous nous montrez, voyages, c’est notre ordure lancée au visage de l’humanité. »9 Si le véritable débat sur la brutalité de ce phénomène de la colonisation n’a jamais réellement réussi à trouver une place dans l’espace public, c’est justement qu’il est difficile d’assumer cette violence. Ces questions sont omniprésentes dans le travail de Florian Viel dont l’ironie crée une troublante résonance avec ces propos de l’ethnologue : « Je comprends alors la passion, la folie, la duperie des récits de voyage. Ils apportent l’illusion de ce qui n’existe plus et qui devrait être encore, pour que nous échappions à l’accablante évidence que vingt mille ans d’histoire sont joués. »10 Mais cette incompréhension et ce rendez-vous manqué de l’homme avec lui-même ne s’arrête pas là car au-delà des questions économiques, la question de la nature vient illustrer que c’est sa propre survie qui est en jeu.

DE LA NATURE

Après la Tempête fait une sorte de caméo dans cette exposition. Le store déjà remarqué dans le travail de Florian Viel avec sa proposition de Sculpture pour fenêtre ou sculpture pour observer discrètement la fenêtre de ses voisins 11 vient jouer son propre rôle et en même temps nous emmène à travers le titre, plus poétiquement, dans ce climat si spécifique. Le touriste a encore une fois des régions tropicales une vision paradisiaque mais la réalité est tout autre et de nombreux auteurs font état d’une réelle méconnaissance du monde tropical. Les savants qui ont accompagné les marchands sont arrivés avec leurs méthodes largement éprouvées en Europe mais inefficaces entre ces latitudes. De nombreuses conclusions ont depuis enrichi l’idée que l’on se fait de ces régions, hostiles, dangereuses, impropres à l’agriculture, sans mentionner les préjugés sur ses habitants. Francis Hallé déplore à nouveau que notre vision des tropiques est absolument caricaturale car, en parallèle du cliché du paradis terrestre, puis celui d’une extrême pauvreté, l’autre grand sujet que les médias partagent volontiers consiste en la démesure des cyclones et des typhons venant détruire tant les récoltes que l’habitat. Cette réalité est ici poétiquement mise en scène avec la réactivation du store, dressé, qui vient en creux suggérer la fenêtre sur laquelle il s’adosse symboliquement. La pluie ne cesse de tomber et provoque une rouille, sorte de manifeste de la supériorité des éléments et de la soumission impérative à la nature. Cette nature si dominante qu’il ne faut pas chercher à dompter, mais qu’il faut comprendre pour pouvoir bénéficier de ses fruits tout en se protégeant de ses excès.

L’homme occidental a tout fait pour se placer au-dessus de la nature et ne pas dépendre de ses lois. Avec l’agriculture intensive et l’emploi massif des pesticides, le réchauffement climatique et l’appauvrissement des sols comptent parmi les conséquences d’une rationalisation forcenée de la consommation et des techniques de productions massives mises en place par les sociétés industrielles. Les catastrophes écologiques sont dans une certaine mesure la résultante de cette tentative de dominer la nature. Cette déconnection apparaît largement dans l’œuvre de Florian Viel, notamment avec son analyse du mythe de l’ananas, la place qu’il donne à la fonction olfactive dans certaines de ses œuvres et la totémisation de symboles floraux ou animaliers.

À mi-chemin entre la vision publicitaire idyllique et artificielle et les limites de notre connaissance du monde, il attire notamment avec Le Reflet de Narcisse notre attention sur notre déconnection avec la nature. À ce sujet, l’exposition vient justement perturber le spectateur par un relent récurrent d’artificialité qu’il décline sous différentes formes. La question de l’artifice revient tel un leitmotiv qui vient frapper le spectateur de l’intérieur, dans ses propres souvenirs – souvent eux-mêmes artificiels, ou de seconde main – qu’il a des antipodes. Il vient ainsi démontrer que cette connaissance du monde que l’on tient parfois pour acquise, ne repose que sur des chapelets de mensonges et d’informations passés par le prisme du consumérisme. L’artificialité fait appel à des séries de conventions établies qui finissent par paraître elles-mêmes naturelles.

DU KITSCH

La question de l’objet évocateur et hors de son contexte introduit assez rapidement – avec la notion de déplacement, et le caractère indirect de la fonction mémorielle – le souvenir, ce colifichet – quelle qu’en soit la forme et de préférence sans fonction – que l’on bazarde allègrement dans la catégorie du kitsch. Clement Greenberg explique le kitsch par le détachement de leurs racines des populations de campagnes déplacées dans les centres urbains mais qui ne parviennent pas à accéder aux savoirs et divertissements des élites. « Utilisant comme matériau brut les simulacres appauvris et académisés de la culture véritable »12, un marché naît alors d’objets à disposition de ceux qui ne sont pas capables ou en mesure d’apprécier les concepts. Ce que l’on peut retenir dans notre contexte, c’est effectivement le décalage et le détachement d’un objet caractéristique exporté et importé, qui prétend incarner l’essence d’une civilisation et en devient la caricature. Le déterminisme mis en avant par Clement Greenberg – sans s’étendre sur ses préjugés – s’entend dans notre contexte dans une logique sociale qui incluait historiquement la capacité à voyager, du Grand Tour au tourisme d’élite. Les classes populaires ont depuis largement eu accès à une démocratisation du voyage à travers la mise en place d’une économie touristique. Cependant, l’ethnologue ne compte guère parmi ces consommateurs et la question de la distance avec la culture de l’autre n’est pas pour autant comblée, transformant n’importe quel objet en potentiel souvenir dont le kitsch est d’autant plus mesurable que le déplacement depuis son contexte original vers une vitrine de salon à l’autre bout du monde renforce l’incongruité. How to become a publicist, présenté par Florian Viel en 2014 pour son mémoire de diplôme en faisait déjà la démonstration car, encore largement inspiré par l’ananas, l’artiste accumulait ces produits dérivés symboliques comme on accumule des chouettes en porcelaine. Cet esprit critique est réactivé dans l’exposition de Houilles avec les œuvres en néon, notamment le thaumatrope, mais aussi avec le Cabinet des souvenirs approximatifs dans lequel l’artiste explore la façon dont chaque objet semble suspendu à une ligne abstraite qui va du cliché au fantasme évoqués plus haut et qui finit par englober tous les produits dérivés d’une subculture de la consommation du voyage.

Le concept « Tropical » est régulièrement discuté par les spécialistes car malgré une vague unité climatique et quelques tendances agraires, il recouvre de nombreuses réalités géographiques. Édouard Glissant montre que si les cultures non dominantes sont largement ignorées, les cultures caribéennes et par extension « Tropicales » peuvent légitimement enrichir le débat mondial sur les questions essentielles des conditions du développement de l’humanité. Florian Viel offre ainsi un autre modèle de pensée qui vient emprunter aux stéréotypes comme pour illustrer que ce que l’on croit connaître est en réalité une source insoupçonnée dont jaillira peut-être les solutions les plus efficaces et positives pour l’avenir de l’humanité.

De la même logique que Victor Segalen pointait du doigt la littérature imprégnée d’exotisme d’un Bernardin de Saint Pierre ou d’un Pierre Loti, écrivains qu’il rangeait parmi les « proxénètes de la sensation du divers » 13, Florian Viel interroge la capacité de ses contemporains à pouvoir s’ouvrir et comprendre les autres formes de cultures. Ses motivations ne sont pas celles d’un Paul Gauguin dont Victor Segalen louait la volonté de vouloir devenir autre en se rapprochant des « sauvages » et Florian Viel ne devient pas cet « Exote » que l’ethnologue identifie comme la personne qui se libère de soi-même pour embrasser une culture autre à part égale avec la sienne. Il cherche cependant, par la retranscription et la caricature, à élever ce degré critique de la perception des grands discours sur l’Autre et l’Ailleurs. L’intérêt de sa démarche ne réside pas tant dans la qualité du récit de voyage à la Bougainville ou à la Lévi-Strauss, qui viendrait analyser l’altérité et tenter de l’expliquer ou la justifier, mais dans la subjectivité même de cette lecture : une interprétation personnelle de la perception de l’altérité avec une bonne dose d’autodérision compensée par une sincère volonté de partager et de témoigner. Son œuvre apparaît comme une critique des limites de notre perception du monde et une célébration de notre soif de connaissance de l’autre car toujours selon Édouard Glissant « Nous devons construire une personnalité instable, mouvante, créatrice, fragile, au carrefour de soi et des autres. Une identité-relation. »14

1Marcia Fortes in Frieze, Jan- Feb. 1999 in Biennials and Beyond, Exhibitions that made art History : 1962 – 2002, Phaidon, 2013.

2Propos d’Édouard Glissant recueilli par Frédéric Joignot, Le Monde, 04 février 2011

3Ibid.

4Claude Lévi-Strauss, Tristes Tropiques, p. 37

5En particulier « La Condition tropicale », Actes Sud, 2010

6Florian Viel a par ailleurs lui-même rédigé son mémoire à l’Ensba sur l’émergence des plantes dans l’art contemporain Le monde est un cactus.

7Interview de Francis Hallé par Ruth Stégassy dans Terre à terre, émission du 27 février 2010.

8Édouard Glissant, op cit. 2

9Claude Lévi-Strauss, op cit 4, p 36.

10Ibid.

11Qui a reçu le prix MAIF 2015.

12Clement Greenberg, Avant-garde et Kitsch, in Art et Culture, édition Macula, 1988, Paris

13Victor Segalen, Essai sur l’exotisme, Fata Morgana, collection J’ai lu, 1986, Paris, p 13

14Edouart Glissant, Op. cit. 2

IMAGE : Florian Viel, L’archipel, 2014, peinture de bâtiment acrylique, plante, dimensions variables (détail), crédit photo Antoine Espinasseau

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