L’exposition collective du Prix des Amis de l’ENSBA 2015

Chaque année, un jury composé de spécialistes et de mécènes, remet à certains élèves de troisième année et de cinquième année de l’Ecole Nationale Supérieur des Beaux-Arts de Paris diverses distinctions regroupées sous le nom de « Prix des Amis des Beaux-Arts ». Le prix Agnès b. constitue l’un des plus symboliques au regard de l’engagement d’Agnès Trouble, présidente des Amis, pour la jeune création. Il est complété par le prix doté par des collectionneurs, Jean-François et Marie-Laure de Clermont Tonnerre, celui de la Galerie Thaddaeus Ropac, de l’entreprise Aurige Finance et un prix du portrait offert par Bertrand de Demandolx-Dedons.

(c)Matthieu Lelievre (ainsi que les suivantes) 

L’enthousiasme, les personnalités des mécènes ainsi que la diversité des membres du jury qui le composent (collectionneur, curateurs, galeristes, critiques…) suscitent de vives délibérations et permettent de croiser les regards tandis que les subjectivités vers des matériaux et les problématiques diverses sont stimulées. Cette sélection consiste à extraire des piles de candidatures une dizaine de dossiers d’artistes finalement très divers, ce qui se traduit par une exposition chaque année assez polymorphe, a priori sans autre cohérence que la somme des individualités, à mesure que les personnalités d’artistes encore scolarisés sont elles même riches et tantôt prédictibles, tantôt surprenantes.

Ces jeunes artistes s’inscrivent parfois dans la citation de ce qui existe déjà, couchant sur le papier des propositions au caractère scolaire et rassurant, tantôt dans l’emprunt subtile de méthodes éprouvées mais au service de la construction d’un discours déjà personnel et affirmé. Pour certains les dossiers sont plus brouillons et produisent des œuvres très différentes, sans cohérence apparente a priori mais prenant toute leur pertinence dans l’appréhension globale du corpus. Pour d’autres encore, l’œuvre a du mal à se légitimer sans le discours, ce dernier venant légitimer le monstre de Frankenstein bricolé avec des citations d’artistes, électrisé par des fragments de phrases piochées dans le cours d’esthétique entendu dans l’année. Mais le discours qui viendrait légitimer l’œuvre, cela ne serait il pas déjà le travers que l’on reproche souvent à l’Art contemporain ? Ils sont déjà pardonnés. Encore étudiants, ils se confrontent à l’exposition, à la critique, au monde et même ici, à la compétition. Ils se cherchent, se trouvent parfois rapidement et spontanément, accueillent le doute, jouent avec et parfois même parviennent à s’en débarrasser.

D’autres en revanche proposent des œuvres très abouties, pour lesquelles le discours traduit en réalité le véritable esprit d’une approche curieuse et déjà critique, intelligente. Ces œuvres dont la maturité impressionne et laisse rêveuse. Eux pour qui le discours est souvent superflu car on sait que l’on a en face de soi un univers qui dépasse largement l’objet présenté aussi modeste ou précieux soit-il. L’histoire personnelle du jeune artiste et universelle du monde et donc, du spectateur, dansent, s’opposent, se confrontent et parfois fusionnent. Le regard embrasse l’œuvre et l’esprit sait qu’il ne parvient à percevoir qu’une infime partie visible de tout ce que l’artiste peut exprimer.

Distinguer un artiste encore étudiant, c’est reconnaître tous ces niveaux de création et n’en condamner aucun. Remercier le discours, encourager l’aventure, féliciter l’intelligence, soutenir l’audace. Un artiste restera en formation toute sa vie et l’étudiant aiguise ses armes et forge sa perception du monde.

Photo 1

Galeries du Palais des Etudes

Les artistes sont présentés sans réel ordre donnant lieu à un accrochage joyeux et pas trop discipliné mais tout de même efficace. Cette année, installations vidéo, dessins, peintures et projections dominent. La sculpture apparaît très en retrait derrière des œuvres assez imagées.

Tous les artistes ont su faire une bonne impression et la plupart ont témoigné d’un engagement réel dans le cadre de leurs propres recherches. Claire NICOLET (atelier ALBEROLA) a présenté une curieuse installation (au sol sur la photo 1) mêlant la complexité d’une représentation graphique spatiale et des codes couleurs architecturaux avec des petits éléments en bois fabriqués manuellement, évoquant le principe d’un plan ou viennent dialoguer l’objet conceptualisé et sa représentation graphique. Cette pratique déambulante est une extension intéressante de son travail éditorial qui évoque la bande dessinée. Son diplôme des métiers d’Art en gravure obtenu a l’Ecole Estienne lui donne visiblement des outils sans trop la conditionner.

Pablo Jomaron

Benoit AUBARD de l’atelier Vilmouth, partage le prix ex-aequo Agnes b. avec Pablo JOMARON (Atelier Cayo). Le hasard aura voulu que leurs œuvres se jouxtent et soient en même temps en vis a vis dans l’accrochage. Des travaux bien différents cependant. Le dossier de Pablo Jomaron avait déjà retenu l’attention du jury par la présence curieuse d’une cassette audio (cassette audio – les mots peuvent-ils donc devenir zombies ? ) dont l’usage m’échappe toujours. Ceci étant, cet intruse est assez révélatrice de l’engagement et du caractère multiple du travail du jeune artiste. Pour l’exposition, il a choisi de présenter un pantalon brodé par ses soins dans l’idée d’une fusion entre une bannière de guerre et la tapisserie de Bayeux. D’azur frappés de textes d’or, un sexe pendant marqué du chiffre 18 barre une devise « Sauvez moi de Melquiades (son second prénom), Attitudes passionnelles, Simulacre et tourment » complété de dessins érotiques et d’un cri de rassemblement clanique « Si tu faillis a l’honneur ». La description sonne comme la lecture d’un blason et s’enfonce comme une psychothérapie. La légende continue sur le mur en face avec une série de photographies prises sans logique documentaire mais comme avec une boulimie de capter le réel d’un monde mouvant, dangereux et rassurant de familiarité, des inconnus, sa famille, des passants et capturant lors de nombreux voyages… son travail est déjà a l’image du CV du jeune homme de 23 ans. Il est curieux, avide d’apprendre, de tester, d’échanger et de collaborer ce qu’il est déjà parvenu a faire avec Ari Marcopoulos et bien d’autres encore (www.red-lebanese.com). Ces images sont compilées, mieux, éditées a l’aide d’une photocopieuse dans laquelle il a investi et devient l’arme d’un collectif éditorial nommé « RED LEBANESE ».

« Deplacement indien » Clara Saracho de Almeida

Cette même fraicheur sans réelle naïveté, cette pertinence mais avec en plus une certaine maturité se retrouvent dans le travail et l’auteur de « déplacement indien », l’oeuvre voisine. Clara SARACHO DE ALMEIDA (atelier Burki) a choisi de présenter une structure portant une sorte de sculpture installation composée d’une peau de latex moulée sur le mur intérieur d’une cave. Jouant avec l’idée de translation spatiale et en l’occurrence ici verticale, elle avait élevé cette empreinte souterraine au rez de chaussé d’un bâtiment bruxellois ouvrant sur la rue avec une vitrine. Ce glissement de l’architecture a été intelligemment mise en dialogue avec un extrait du documentaire de cinéma ethnographique d’Antonio da Cunha Teles intitulé « Continuar a viver, 1977» évoquant le déplacement des maisons d’un village de pêcheurs dans le sud du Portugal – son pays d’origine. Cette fascinante artiste aura rejoint notamment Radouan Zeghidour, Achraf Touloub ou Pauline Lavogez dans la famille des artistes distingués par le prix Thaddaeus Ropac.

Gwilherm LOZAC’H (atelier P2F) et Joel DEGBO (atelier Tatah) complètent avec Jehane MAHMOUD cette galerie.

Vue de la Galerie 2 

Dans la galerie opposée sont rassemblées des œuvres frappantes par leur diversité mais beaucoup plus installées confortablement dans un certain formalisme. Bianca ARGIMON (Atelier Alberola) fait cependant ici figure d’exception. Le caractère improvisé et anecdotique de son travail est soutenu par un discours intelligent et engagé qui surprend positivement. Il en va de même pour Paul CREANGE dont le rigoureux travail, s’il ne révolutionne pas encore la photographie, fait accéder a un réel alternatif surprenant en orchestrant, dans l’esprit de Patrick Tosani, quelques décalages par des touches subtiles. Une véritable réflexion de photographe en réalité constituée d’une interrogation sur l’échelle, le temps et l’angle. Cette même curiosité mais de plus, complétée par une vraie force de proposition, est incarnée dans l’oeuvre de Raphael FABRE (atelier P2f) qui, s’il n’a pas remporté de prix mérite pourtant bien une distinction pour son travail sur les « espaces fictionnels ». L’oeuvre qu’il a choisi de présenter, une sorte de reliquaire dorée contenant une animation prélevée et manipulée depuis un jeu vidéo se répétant a l’infinie, fascine mais semble bien anecdotique face a tout ce que l’artiste semble être capable d’intégrer, de générer et de manipuler… a suivre donc, puisque selon lui : « Le monde fictif continue sans le spectateur ».

Jeanne Briand « Random Control »

Le travail de Jeanne BRIAND (atelier Saulnier) enfin, constitue dans le cadre de cet accrochage une très belle surprise. Ayant choisi de présenter des utérus déformés en verre soufflé étalés sur un miroir éclairé de néons dans l’esprit d’un laboratoire, Briand déploie plusieurs qualités apparemment récurrentes dans son travail. Un soucis de perfection formelle dissimule avec élégance les influences artistiques et les sources biographiques dans lesquelles elle puise avec pudeur et intelligence. Son travail – d’après son dossier tout du moins – croise de façon fine le principe de l’oeuvre d’art et la part du spectateur tout en manipulant la vanité de l’artifice. Peut-être qu’en se débarrassant d’un certain formalisme son travail gagnerait encore plus en puissance mais la démonstration entre encore une fois dans une logique de formation, et nous sommes encore dans un contexte scolarisé. Aurige finance ne se sera certainement pas trompé en distinguant cette prometteuse artiste de son prix.

Cette salle présentait aussi les œuvres de Marcel DEVILLERS (ateliers P2F et Paris) et d’Enzo MIANES (atelier Bruguera). Ce dernier a littéralement présenté des tranches de vies en récupérant au fond de la Seine les clefs de ces cadenas que les touristes emploient pour sceller symboliquement leurs amours probablement déjà terminés. 22000 clefs selon l’artiste sont accrochées dans une joyeuse composition murale décorative et rouillée. Amusant symbole. Cette fraicheur aura convaincu le jury qui lui aura attribué le prix « Jean-François et Marie-Laure de Clermont-Tonnerre ».

Les nominés pour le prix du portrait étaient Jehane MAHMOUD (5e année) de l’atelier Pataut /Fagenbaum, Pierre PAUZE (4eannée) de l’atelier Tatah et Christelle TEA (5e année) de l’atelier VILMOUTH. Cette derniere aura reçu le prix. Il est difficile de ne pas s’attarder sur le travail intelligent et engagé du 4eme année Pierre Pauze. Il reste a espérer que sa proposition aura autant d’impact l’an prochain, quand il sera éligible a l’un des prix, ceux-ci étant réservés aux 3eme et aux 5eme années.

Gwilherm Lozac’h

Pierre Pauze

Raphael Fabre devant « ATGING »

Paul Créange

Pablo Jomaron

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